Stars
  • 23 juin 2016
  • - Commentaires fermés sur Entre brillance et ombre, par C. Lazarus-Matet
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« Il m’observe peut-être, me dis-je. Je ne dois pas lui laisser voir que je suis ravagée ». La narratrice poursuit : « Je regagnai ma chambre au volant de ma voiture. Oui, il y avait quelque chose de spécial chez moi, et je savais ce que c’était. J’étais le genre de fille qu’on retrouve morte dans une chambre minable, un flacon de somnifères à la main. »[1]

Marylin Monroe raconte là en 1954 un épisode de ses débuts difficiles à Hollywood. Refusant les avances du directeur d’un important studio qui lui promet du travail en échange d’une croisière seuls sur son yacht, elle voit le regard furieux de celui-ci. Jeu de regards empli de l’impossible rencontre entre le désir d’un homme et le manque-à-être d’une femme. Au désir se substitue l’angoisse. Il y a un regard supposé, il y a ce qu’il faut cacher, ce que cet homme doit voir et ce qu’elle, la jeune femme, voit, et que nous voyons aussi quand nous regardons la star, l’ombre du ravage, de la mort sous l’image enviable. La tache qui nous regarde. La tache que nous offrons sous le regard.

Faire appel à Marylin Monroe quand on dit star… Oui, c’est un peu convenu, mais elle reste éminemment celle qui éblouit, fait rêver, charme, ensorcelle, ou intrigue, aussi bien les femmes que les hommes. D’autres surprendront et éclaireront aussi la fonction du regard, de façon parfois inattendue, comme ce cheval qui brilla pour un poète. On dit des stars hollywoodiennes qu’elles sont des demi-dieux, des mythes. Pourront être convoqués ici l’éclat d’Antigone, l’œil d’Œdipe, le regard pétrifiant de Méduse mais aussi le regard globalisé qui produit des stars 2.0, les vedettes du show-biz, le regard et la caméra (voir le fameux dernier plan des 400 coups), le succès de la photographie, la star qu’est la perche à selfies, les anti-stars des séries télé (nouveau mode de stars, hors semblants), un photographe de stars, les hologrammes de stars ressuscitées, la scène politique, etc. Et le regard omniprésent de Marguerite Duras dans ses romans, comme l’indique Lacan à propos du Ravissement de Lol V. Stein.

Le quart d’heure de gloire promis par Warhol ne suffit pas à faire une star. Anne Consigny, belle comédienne discrète, évoquait récemment son admiration pour Isabelle Huppert et, à propos de sa propre expérience de Cannes, disait : « Pendant vingt-quatre heures, on est l’impératrice du monde et le lendemain on n’est plus personne. » Alors quelles modalités du regard chez ceux qui habitent la figure de la star ? Féminité, désir, castration, jouissance, ça brille mais il y a bien souvent une ombre, ou une étrangeté. Celle que Lacan fait saisir avec la chevelure de Tatiana[2]. Ou celle des Noms-du-Père à propos de l’objet a au niveau de la pulsion scopique : « Son essence est réalisée en ceci que, plus qu’ailleurs, le sujet est captif de la fonction du désir. C’est qu’ici, l’objet est étrange. »[3]

[1] Monroe Marylin, Confession inachevée, Robert Laffont, 2011, p. 117-118.

[2] Cf., Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Lol V. Stein », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001 p. 195

[3] Lacan J., Des Noms-du-Père, Seuil, Champ freudien, 2005, p. 81.