Corps
  • 23 juin 2016
  • - Commentaires fermés sur Le regard sur le corps, par Hélène Bonnaud
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Avoir un corps est en prise avec le regard de l’Autre. Pour le nourrisson, cette nécessité du regard de la mère rend la chose absolument fondamentale. C’est par le regard de l’Autre qui le porte, le regarde, lui parle, que le petit enfant saisit sa propre image comme unité. À partir de cette expérience du Stade du miroir[1], l’enfant aura le sentiment qu’il a un corps séparé de celui de sa mère, un corps qu’il investira comme étant son corps propre. Dès lors, il l’appréhendera selon les modalités de son inscription dans le désir de l’Autre. Enfant aimé, adulé, il se forgera une image idéale de son moi ; enfant peu investi, peu aimé, son image sera marquée de la blessure du manque d’amour. Encore faut-il avoir un corps. Ce qui, selon Lacan, relève du mental, de la consistance mentale qu’on en a et qui peut aller de l’adoration à la haine de soi. « Le parlêtre adore son corps, parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance – consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant. »[2]

Aujourd’hui, nous sommes envahis par l’idéologie de cette « image de soi » qui se décline en « estime de soi » ou « manque de confiance en soi », slogans de la psychologie qui montrent l’impact du regard de l’Autre dans notre manière d’éprouver notre être. Cette image ne doit pas forcément être parfaite, mais elle doit attirer l’intérêt. Être visible, c’est être choisi. Être choisi, c’est être regardé. Le regard que j’attire me donne alors une satisfaction, vient combler la béance du sujet car, comme le dit Lacan, « C’est par le regard que j’entre dans la lumière, et c’est du regard que j’en reçois l’effet »[3]. Cette expérience est celle de « l’eutuchia, ou dustuchia, rencontre heureuse, rencontre malencontreuse »[4] qui établit la façon dont je l’éprouverai.

Il s’agira alors de situer les conséquences de cette rencontre heureuse ou malencontreuse : enthousiasme, joie, amour, beauté, privilège, triomphe, adoration, exaltation, célébration, foule, succès, lumière, etc., se déclinent du côté de la jouissance d’être regardé par un Autre qui vous aime et vous admire, et, à l’inverse, tristesse, malheur, désillusion, honte, déchet, mépris, ravage, haine, exclusion, etc., parlent des affects liés à la mauvaise rencontre avec le regard de l’Autre.

Nous les déclinerons dans le registre du corps. Comment le corps est-il affecté par ce regard de l’Autre ? Cela touche-t-il son image ? Et comment ? Cela atteint-il le corps en tant qu’il est parlant ? Les maladies psychosomatiques sont-elles des écritures d’un regard sans parole ? Les symptômes, ces manifestations du désordre psychique, sont-elles induites par le regard de l’Autre, l’impact de sa percussion ? L’expérience de l’effroi, notamment, est-elle prise dans cette fixation au regard comme objet qui m’annihile ?

Comment le corps réagit-il à cette présence du regard ?

Comment se traduit, dans les fantasmes où je m’imagine être vu, la présence du corps de l’Un dans son rapport à l’Autre ?

Nous nous intéresserons aussi à la monstration qui, de nos jours, fait symptôme dans l’usage offert par les réseaux sociaux. Les images d’horreur sont faites pour marquer les sujets et faire peur. Nous examinerons l’impact de cette intrusion des images dans le réel du corps propre. L’angoisse est sa manifestation et, avec elle, un cortège de symptômes en témoigne. Mais il y a aussi une explosion de l’image comme traitement de la relation aux autres. Se montrer, se faire voir, se photographier, montrer son corps jouissant mettent en jeu la voracité du regard de l’Autre, et convoque l’opacité de sa jouissance. Le corps, objet du regard de l’Autre dans la perversion, se trouve aujourd’hui exposé comme un objet de séduction visant l’immédiateté de la jouissance sexuelle. Photos privées, photos partagées, le corps est visé dans sa proximité avec ce qui ne peut pas se dire et fait effraction dans la consistance mentale de celui qui en subit l’impact.

La psychanalyse nous convie à repérer la place et la fonction de l’objet regard quand le sujet parle de ses embarras avec son corps comme image, son corps affecté de pulsions, son corps prisonnier de l’Autre qui le regarde, l’Autre qui le surveille, l’Autre qui le possède.

[1] Lacan J., « Le stade du miroir » Écrits, Paris, Seuil, Coll. Champ Freudien, 1966, p. 93-100.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le Sinthome (1975-1976), Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2005, p. 66

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, Coll. Champ Freudien, 1973, p. 98.

[4] Ibid., p. 76.