Souvenirs
  • 23 juin 2016
  • - Commentaires fermés sur Les yeux des femmes, par D. Gutermann-Jacquet
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D’une réponse à l’énigme féminine à l’époque romantique

Qu’est-ce qu’une femme ? À cette énigme insondable, la génération romantique répond, entre autres choses, que c’est un regard. Mais pas n’importe lequel. Un regard qu’on s’acharne à percer pour y lire l’âme et apprivoiser la rencontre.

Le journal intime d’Adolphe Bazaine, un jeune polytechnicien dont le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale, témoigne de l’imprégnation de ce modèle. Sous l’impulsion de la lecture des Codes galants et manuels de savoir-vivre dont il recopie des passages entiers, il s’exclamera, au sujet de Georgine Hayter dont il est fou amoureux : « Ses yeux sont si parlants », confessant également que « ce sont les yeux qu’il faut étudier surtout dans la physionomie des femmes, pour pénétrer leurs intimes pensées », car « il est rare qu’une femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous le regard d’un juge observateur et physionomiste ».[1]

Entre fascination et procès de mœurs, un beau regard chez une femme est avant tout un regard naturel, sans affectation. Consciente de ces impératifs, la célèbre écrivaine Sophie Cottin, rivale de Chateaubriand, souhaite pour sa fille qu’on ne puisse « rien dire »[2] de ses yeux. Qu’elle parvienne, en somme, à un degré de maîtrise qui la rende capable de déjouer autant les observations des moralistes que les œillades des séducteurs. Elle, la romancière à succès, n’était pourtant pas parvenue à ce qu’on ne dise rien de ses yeux, et c’est ainsi qu’Alissan de Chazet, lui consacrant une notice dans Le Plutarque Français, indiquait que ses yeux « expressifs et tendres [sont] tout ce qu’on pouvait attendre de son âme ».[3]

Ces froides vertus de l’œil féminin sont celles qui déchaînent les affres de la passion. Elles en sont la condition et on se plaira, en littérature, à camper cette fructueuse opposition qui fait rencontre, celle d’un regard pur et tendre – littéralement dépassionné, chez une femme – et la fièvre de celui qui y est pris, qui se fait croire qu’il en est le maître alors qu’il n’en est que la proie, tel Actéon surprenant Diane dans sa nudité. Ainsi, Lucien Leuwen ne peut-il que baisser les yeux lorsqu’il tombe sur – nous devrions plutôt dire sous – le regard « modeste et timide » de madame de Chasteller.

Le regard modeste et timide est ainsi le masque menteur de la vulnérabilité domptée. Il inscrit la féminité impossible à définir dans le registre de la passivité dégagé par Freud. Modeste, timide, sont, au même titre que chasteté et pureté, les noms d’une immobilité de façade. Ce sont des noms de regard qui participent de la douce mise en scène du langage silencieux de l’amour.

[1] Pierre-Dominique dit Adolphe Bazaine, 1er septembre 1831.

[2] Fonds Sophie Cottin, 16 juin 1795.

[3] Chazet (de) Alissan, « Madame Cottin », Le Plutarque français, vies des hommes et femmes illustres de la France, éd. Mennechet, 1841.