Buenos-Aires
  • 30 juin 2016
  • - Commentaires fermés sur Entretien avec C. Gasbarro, par L. Petrosino
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Cecilia Gasbarro, AE (Analyste de l’Ecole) en Argentine de 2013 à novembre 2016, nous emmène dans un parcours passionnant qui va de la construction du fantasme à sa traversée. « Regard triste », « yeux douloureux », « tache bleue », « petit morceau de gélatine bleue sans humeur aqueuse » sont les différentes formes que prend l’objet regard au long de son analyse.

Laura Petrosino – Ton témoignage est très enseignant à propos de l’objet regard. Il présente plusieurs statuts de l’objet dans un parcours qui va de la localisation à la séparation.

Cecilia Gasbarro – Oui, l’objet regard est très présent tout au long de mon analyse. Au commencement, il apparaît dans la construction du fantasme, lorsque je découvre que le savoir est dédié à un regard qui porte un voile de tristesse. Le voile est le fantasme. À ce moment surgit un énoncé qui constitue un premier pas vers la séparation de l’objet. Dans les tours et détours des dits de l’analyse, le syntagme « un regard triste » a pris forme comme réduction à une formule qui englobait beaucoup de situations de la vie, depuis la rencontre avec le regard du père jusqu’au choix du partenaire amoureux ; il y a plusieurs rêves dans lesquels, de façon notable, apparaît le regard triste, généralement celui d’un homme.

L.P. – Cet énoncé « un regard triste » serait-il dès lors une formule venant localiser l’objet regard dans le fantasme ?

C.G. – C’est cela. Ensuite, un autre moment important de mon analyse est signé par un rêve qui me réveille sans angoisse. Je traverse différentes pièces vides pour arriver à une pièce dans laquelle il n’y a qu’un petit tableau noir, comportant quelques mots écrits avec netteté, tracés à la craie, et en cursives : « yeux douloureux ».

Apparaît ici l’équivoque translinguistique, lue immédiatement après le réveil : « yeux » équivoque avec « [il] y a »[1]. Ceci me renvoie à une phrase, une plaisanterie complètement oubliée jusqu’alors : « Ai spous q’nscn trsts ». Un jeu de phonèmes qui semblait intraduisible dû au fait d’être formulé en anglais ! Mais non, ce n’était pas de l’anglais ! Il signifie : « Il y a des crapauds qui naissent tristes », proposition dans laquelle apparaît le symptôme « être un crapaud d’un autre puits », joint à la tristesse fantasmatique, laquelle se trouve touchée dès lors par un effet d’inconsistance.

L’énoncé « yeux douloureux », quoiqu’il ait statut de non-sense (traduisible en anglais comme sottise insensée et en même temps comme non-sens) comporte un bout de sens qui permet de jouer avec l’équivoque et, du même coup, d’introduire un trou dans l’énoncé comme tel.

L.P. – Très intéressant ! Dans le Séminaire XX, à la fin du chapitre III, Lacan dit : « Dans votre discours analytique, le sujet de l’inconscient, vous le supposez savoir lire. Et ça n’est rien d’autre, votre histoire de l’inconscient. Non seulement vous le supposez savoir lire, mais vous le supposez pouvoir apprendre à lire. »[2] Pouvons-nous penser que ce rêve et la lecture que tu en fais rendent compte d’un analysant qui a appris à lire ?

C.G. – Oui, bien sûr. C’est la lecture de la lettre. Elle produit à la fois du sens et un trou dans le sens, comme je te l’ai dit auparavant. Comme le commente Juan Carlos Indart dans son livre De l’hystérie sans Nom du père [3] surgit le recours à une Autre langue, qui permet de dire quelque chose de l’indicible. Il est intéressant alors de penser le statut du corps dans ce rêve : un tableau noir – pure surface d’inscription – sur lequel vient s’inscrire une phrase qui fait équivoquer l’énoncé fantasmatique.

L.P. – L’analysant a appris à lire et le corps est devenu surface d’inscription. Dans d’autres témoignages, tu fais référence à un rêve ultérieur qui semble franchir un pas de plus…

C.G. – Oui, il s’agit d’un rêve dans lequel un membre du cartel de la Passe (j’étais passeur à l’époque) me montre la photo d’un homme, sur laquelle les yeux se détachent de façon particulière. Je vois sur l’un d’eux, à peine perceptible, une minuscule tache bleue. À part cela, ces yeux ne m’évoquent rien. J’associe ensuite ce bleu avec blue qui, en anglais, signifie aussi bien bleu que triste. La tache rend compte d’une réduction de la tristesse. La tache est une cicatrice.

L.P. – La tache serait un pas de plus vers la séparation. Il est inévitable de penser à la référence faite par Lacan à la tache dans le Séminaire xi lorsqu’il dit que, dans la fonction scopique, le point tychique, la τυχήse trouve au niveau de la tache. C’est un rêve holbeinien dans lequel la tristesse ne colore pas tout le cadre sauf que, réduite à la tache, elle paraîtrait devenir contingente ! Cesser de croire à son fantasme permet que la tristesse cesse d’être nécessaire et se fasse contingente, c’est-à-dire plus réelle.

C.G . – Tout à fait d’accord ! On pourrait dire que cela se vérifie dans un autre rêve – déjà dans la période post-analytique – dans lequel je parle au téléphone avec une amie très chère, qui est morte peu de temps auparavant. Un réel qui fait irruption dans la vie, me laissant une empreinte de tristesse irrépressible. Dans le rêve, une seule phrase de sa part : « Je suis morte »… et puis le silence, que j’accepte. Le rêve continue : on me montre un petit morceau de gélatine bleue. Je dis que c’est un œil séparé du corps, dont on a extrait l’humeur aqueuse !

L.P. – Pourrait-on penser que ce rêve rend compte d’une séparation, d’un évidement ? Un regard vidé de tristesse dont nous pourrions dire – en paraphrasant Lacan lorsqu’il parle de l’amour – qu’il donne lieu à une tristesse plus digne.

G. – Oui, c’est joliment dit. La traversée du fantasme permet une autre tristesse.

P. – Comme le dit Jacques-Alain Miller dans une formule très poétique : « Une analyse consiste à apprendre à rêver ». Ton témoignage démontre, à mon sens, une transformation dans la façon de rêver. Depuis les rêves qui « montrent » un regard triste jusqu’aux rêves devant être lus « yeux douloureux » ; des rêves devant être lus jusqu’aux rêves qui rendent compte d’une réduction, dans la tache, et ensuite d’une séparation, dans la gélatine sans humeur aqueuse. Merci Cecilia, c’était un plaisir !

G. – Merci ! C’était un plaisir pour moi aussi !


Traduit de l’espagnol par Jean-François Lebrun

[1] Ndt. eyes dolorosos (« yeux douloureux »), syntagme formé d’un substantif anglais (« eyes ») articulé avec un adjectif espagnol « dolorosos ». Eyes fait homophonie avec l’espagnol « hay » (il y a). Dans les associations qui suivent, « Hay » se retrouve dans l’énoncé : « Hay sapos que nacen tristes », lequel déplie « Ai spous q’nscn trsts », et qui signifie : « il y a des crapauds qui naissent tristes ».

[2] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 38.

[3] Indart J. C. y col., De la histeria sin nombre del padre I, Grama, 2014, Bs.As, p. 13.