Armée
  • 30 juin 2016
  • - Commentaires fermés sur Le regard du combattant, par Vanessa Wroblewski
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Les militaires français sont régulièrement engagés en opérations extérieures et interviennent en dehors du territoire national sur des missions de plusieurs mois. Ils font l’expérience du combat, ce pour quoi ils sont entraînés et préparés.

Mais les entraînements, aussi durs et éprouvants soient-ils, ne les préparent jamais vraiment à ce à quoi ils vont être confrontés. Le rapport à l’ennemi revêt des modalités particulières. Quelle est la place du regard dans ces affrontements ? La façon dont il est convoqué diffère-t-il selon la mission ? À quelle place les soldats se retrouvent-ils lors des combats ?

Lors des opérations en Afghanistan, les soldats témoignaient de cet ennemi « invisible » et pourtant « partout ». À chacune de leur sortie, ils sont pris à parti par des tireurs embusqués ou victimes d’engins explosifs improvisés, rendant bien réel le danger et le risque inhérents à chaque mission. Mais voilà, l’ennemi n’est pas toujours visible : celui-ci se cache, se fond dans le décor montagneux ou parmi la population, rendant impossible toute confrontation directe. Et l’absence d’un ennemi clairement identifié plonge les combattants dans une difficulté presque inédite : ils sont privés de combat ! Pourtant, dans leurs pensées, dans leurs rêves, la menace est réelle, les soldats cherchent sans cesse les assaillants et les imaginent partout. Et c’est bien parce qu’il est invisible que l’ennemi est constamment là : « les rebelles nous épient en permanence », raconte un jeune engagé, témoignant de ce sentiment d’être sans cesse observé. Les soldats sont sous le regard. Un « Ça » regarde de partout. Et en réaction, ils traquent l’ennemi, à la recherche du détail incongru qui discriminera un villageois d’un assaillant, à la recherche de la tache dans le tableau, « le singulier objet flottant au premier plan, qui est là à regarder, pour […] prendre au piège le regardant »[1].

Les déploiements en Afrique inversent ce rapport à l’objet-regard. Lors des premiers mandats en République Centrafricaine, les militaires français étaient engagés dans des missions de maintien de l’ordre. Ils sont littéralement plongés dans une ambiance de guerre civile, témoins directs de scènes d’horreur. Débordés, ils racontent leur sentiment d’impuissance, ne parvenant pas à distinguer les victimes des bourreaux. Les soldats incarnent une position de spectateur d’un déchaînement de violence au sein de la population civile et contemplent, sans recours, les pillages, lynchages et exactions.

Témoins de scènes sadiennes, ils sont condamnés à être LE regard. La fascination exercée par ces scènes alimente la pulsion scopique. Ils y participent en tant que regard et incarnent alors la tache dans le tableau. « Le tableau, certes, est dans [leur] œil. Mais [eux, ils sont] dans le tableau. »[2]


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1990, collection « Points Essais », p. 106.

[2] Ibid., p. 111.