Luxe
  • 30 juin 2016
  • - Commentaires fermés sur Plein la vue, par Marie-Hélène Brousse
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Quand j’étais enfant[1], à l’approche des fêtes, certaines cartes de vœux m’enchantaient : de petites cartes rectangulaires représentant un paysage enneigé, quelques biches, une chaumière, un ciel étoilé, et des paillettes qui donnaient à ces chromos une touche féerique. Je les aime toujours autant, elles sont devenues rares, encore disponibles dans des maisons de la presse de villages de province. Les adultes autour de moi les trouvaient moches, j’en avais vaguement conscience, mais aucun jugement ne pouvait rivaliser avec la satisfaction du rêve et de la paillette. Aujourd’hui certains consentent à avouer cette faute de goût, l’anoblissant d’un adjectif « kitsch ». Ce mot ne me dit rien et l’autorité du goût, comme toutes les autorités, est arbitraire pour qui n’a pas de raison de s’y soumettre.

Eh bien justement, depuis quelques années, j’assiste, émerveillée, à un retour massif de la paillette : naturellement pas à la même place, et d’une ampleur jusque-là inconnue. Victoire totale de la paillette sur le front de la mode ! Pulls, tee-shirts, jupes, pantalons, robes, châles, écharpes, manteaux, impers, sous-vêtements, chaussettes, chaussures, sandales, baskets, lunettes, serre-têtes, barrettes, élastiques, chacun est disponible en version étincelante. Des marques les plus haute-couture aux stands sur les marchés, partout s’étend le règne de la paillette.

Un peu de sérieux !                                                                

Ce raz-de-marée de la mode intervient dans nos sociétés à un moment historique particulier caractérisé par au moins deux éléments.

Le premier, relevant de l’économie, est abondamment commenté sous le vocable générique de « la crise ». L’économie n’est pas avare de crises. La dernière (2007-2011) a affecté le système bancaire et dévoilé, via les fameux subprimes, leurs stratégies de crédit. Elle a mené à un progrès de la pauvreté pour le grand nombre et de la richesse pour quelques-uns. Elle a aussi montré l’émergence d’une nouvelle contradiction, entre le capitalisme boursier et financier et le capitalisme comme système de production de biens. Sans prétendre à plus, remarquons seulement que c’est précisément à ce moment que l’or coule à flot sur nos vêtements, et que, grâce à la paillette, même les plus pauvres peuvent en jouir.

Le second est la mondialisation, aujourd’hui accomplie. Lacan en 1967 écrivait : « Notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation. » À cette ségrégation des pauvres de plus en plus pauvres et des riches de plus en plus riches dont nous venons de parler, s’ajoute le fait que le marché est désormais mondial, les échanges et les commerces sans limites. Je le dis au pluriel car il ne s’agit pas seulement de commerce économique, mais aussi d’échanges et d’emprunts dans tous les domaines, celui de la cuisine, celui des modes vestimentaires, celui des savoirs, des techniques, celui de la procréation… Aucune activité n’y échappe. Le voisinage est aujourd’hui mondial, les autres et leurs modes de jouir sont au coin de toutes les rues. Non qu’il s’agisse d’une universalisation, bien plutôt d’un phénomène de proximité que le net, en le virtualisant, affranchit des limites spatiales et motrices. Or il n’y a qu’à se promener dans un quartier indien ou moyen oriental à Paris pour s’apercevoir que le doré et l’éclat précieux des pierres, fussent-elles en plastique, se déclinent de toutes les manières dans le vêtement non occidental. Mon truc à paillettes doit sans doute beaucoup à la mode de mes voisines.

Subventions: quand il n’y a plus le père, tout le monde peut briller

Je suis d’un âge qui a connu la mode quand elle fonctionnait sur le mode de l’impératif et de l’uniforme : pas de salut hors des cheveux raides de Françoise Hardy, impératif qui impliquait quand la nature vous les avait donnés frisés de se soumettre à la mise en plis mexicaine ou au fer à repasser, pas de salut hors du pull x ou de la jupe y : out. Après les guerres, en général, il y avait du nouveau: se couper les cheveux après 14-18, New look Dior dictature après celle de 39-45. Mais toujours le style unique pour tous.

La mode portait la marque de ce que Lacan appelle le discours du maître de l’époque. Qu’entend-il par discours du maître ? Un discours sans paroles, qui à un moment historique se constitue, le langage instaurant un certain nombre de structures fondamentales, à partir du dépôt quasi archéologique d’énoncés passés et présents. Le discours du maître prescrit aux sujets les modalités de jouissance admises par une société donnée à un moment donné et organise le lien social sous toutes ses formes et dans tous les domaines de la réalité. On peut le dire autrement : c’est « une scène où les choses viennent à se dire et à se montrer ». « La scène c’est la dimension de l’histoire », cette scène du monde sur laquelle Descartes dit qu’il s’avance, masqué. La mode est, concernant le domaine des corps, un discours puissant qui organise leurs représentations et régit leur image selon des codes (de la tradition et des coutumes) qui, jusqu’à il y a peu, étaient rigoureux : habits de femme/d’homme, habits du dimanche/habits de semaine, habits d’été/d’hiver, voire de demi-saison, habits de mariage, habits de deuil, de demi-deuil, habits du matin, d’après midi, de soirée, de gala, de travail, de jeune, de vieux, de classes dominées, de classes dominantes, costumes régionaux, etc. Autant d’impératifs liés à des idéaux ou à des valeurs de groupes sociaux. Mais aussi, à l’intérieur de chaque catégorie, la référence à des règles du Beau, de l’élégant, du correct, du convenable. À chaque fois, la mode introduit la possibilité d’un décalage par l’introduction d’une nouveauté qui fait, à l’intérieur même du système, surgir le désir et vient redéfinir le beau. Longtemps la mode s’est constituée à l’intérieur d’un système symbolique hiérarchisé, celui qui s’ordonnait à partir de la fonction qu’en psychanalyse on appelle Nom du père, système de places réglé par l’une d’entre elles, en haut de la hiérarchie ordonnant tout le lien social. À certaines places, l’or, les pierreries et les rubans, interdits aux autres. Aux hommes, la culotte puis le pantalon, aux femmes, la jupe.

Or dès la fin des années soixante s’amorce un déclin du Père, dont Lacan, de sa position d’analyste, prévoit l’irréversibilité. Ce n’est pas le lieu de l’argumenter. Mais à la dissolution de cette fonction de « Un au dessus des autres » succède la montée des « uns tout seuls », à l’ordre vertical hiérarchique succède l’ordre horizontal de tous les uns individuels. Le temps n’est plus aux privilèges, qui avaient survécu longtemps à la nuit du 4 août.

Ces « uns tout seuls », c’est le multiple : chacun son style. La production est certes en série, mais on customise. Dans les magazines de mode, certes, les modèles ou les stars posent pour les créateurs, mais la mode de la rue est présente et chaque mois, quelques inconnues montrent et parlent de leurs choix, leurs musts, leurs goûts.

À chaque « un », son interprétation de la tendance car toutes se valent. Et cet or jadis réservé aux grands, aux riches, ou aux grandes occasions des évènements clefs de la vie, le voilà à la portée de tous ces uns et à n’importe quel moment. Pas besoin d’être à la noce ou au gala pour briller de mille feux : démocratisation du Trésor et des fastes par la paillette. On est toutes des princesses au bal. Mais aussi désacralisation de l’or qui s’avance hors des églises. Le baroque à la portée de toutes les bourses. Donc l’or se porte avec le jean troué ou non, la pantoufle de verre/roterie pour aller au marché, à la plage, ou au bureau. Car à la subversion des pouvoirs s’ajoute celle des fonctions et des temps sociaux. Une seule différence résiste encore à la paillette : la différence sexuelle. La paillette est plus celle des « unes toutes seules » que celle des « uns tous seuls » que sont les individus contemporains.

Mais cette fin de la valeur rareté, cette extension du domaine de l’objet précieux par sa déclinaison multipliée, n’explique pas totalement pourquoi la paillette nous séduit. Vous l’aurez compris, j’en suis adepte, quand bien même je la vois portée partout, tout le temps et par tout le monde. Retour à l’uniforme ? Pourquoi pas du moment qu’il brille et qu’il n’est pas obligatoire. La paillette scintille, elle miroite et nous sommes nombreux à être comme la pie voleuse des bijoux de la Castafiore. Pourtant la chose est un peu plus compliquée pour les êtres parlants que pour la pie.

D’abord, la paillette est ironique. Honnête, elle se présente d’emblée comme du toc, ce qu’elle est. Mais ce faisant elle attaque l’or et l’argent dont elle révèle l’aspect « toc ». Autrement dit le règne de la paillette met en évidence que les joyaux de la Couronne relèvent eux aussi de la catégorie du « semblant » dont Lacan définit l’être du symbolique qui nous gouverne. Les joyaux de la Couronne sont au « Un du Père » ce que sont les paillettes aux « uns tout seuls ». Rien de plus, rien de moins. La paillette rabaisse le semblant à l’illusion, aux apparences. Elle fonctionne selon le principe de la « Vanité ».

Mais alors si l’objet précieux n’était pas l’or, même fondu, ni les diamants ? S’il était pareillement dissimulé parmi ces ors qu’ils soient vrais ou faux, mais appartenant à une tout autre dimension ?

Oui, celle des objets a. Ces objets étranges, inventés par Jacques Lacan et au cœur du fonctionnement libidinal des sujets, ne sont pas à confondre avec les objets désirés ou désirables, mais sont le point d’où s’origine notre capacité de désirer, le point qui cause notre désir… pour tous ces autres objets communs.

Serait-ce un objet a qui rend la paillette aussi irrésistible mais bien plus facile à se procurer que l’or et les objets précieux ? Oui, c’est lui, sous une de ses formes : le regard. N’allez pas confondre avec la vision ou avec l’œil. Comme un tableau est un attrape regard, un piège à capturer cet objet précieux entre tous depuis l’enfance, la paillette capture le regard, le mien et celui de l’autre. Sur mon pull, toutes ces petites surfaces sur lesquelles se joue la lumière attrapent le regard.

L’objet regard est toujours au cœur de la mode : la paillette en est une de ses versions, liée à la singularité de l’époque. La paillette-symptôme.


[1] Ce texte est initialement paru dans un numéro spécial du magazine Antidote, « The Night Issue viewed by Miguel Reveriego », 2015.