Politique
  • 4 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Caméras aveugles, par Claude Parchliniak
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Un flot de nouvelles et d’images, sous forme de flashs, est lancé à toute vitesse sur les chaînes d’info en continu, sans explications, sans commentaires, sans réflexions. L’une chasse l’autre, à toute vitesse. Même format pour toutes, sans discrimination, un fait divers occupe autant de place qu’un attentat, qu’une découverte médicale majeure ou que le naufrage en méditerranée de sept cents réfugiés fuyant la guerre. Comme le recul du chaland devant l’étal des yaourts au supermarché, la production inflationniste d’informations sans relief a pour résultat la même désorientation. Comment s’y retrouver ?

Cette désorientation n’est pas moins remarquable dans les dispositifs modernes de surveillance. Certes, des milliers de caméras filment l’espace public et privé, les magasins, les établissements publics comme les entrées d’immeubles, mais combien d’yeux pour surveiller derrière les caméras ? Aucune caméra ne renseigne avant le crime, aucune ne protège. Les attentats de Bruxelles en font la démonstration. C’est seulement après que le pire a eu lieu qu’ont été repérés trois individus curieusement équipés dans le hall de l’aéroport de Zaventem. Interpeller les meurtriers après leur crime n’empêche aucunement que d’autres, ailleurs, commettent la même chose. Le gouvernement ne dit pas autre chose quand il annonce que d’autres attentats seront perpétrés. Le pari sur la technologie s’avère vain en matière de protection des citoyens, il n’en donne que l’illusion.

Comme l’écrivait Lamennais[2], la fonction de contrôle du peuple était, dans les temps anciens, dévolue aux augures : « La politique seule à Rome avait conservé quelques vieux usages, certaines superstitions d’auspices et d’augures, dont le Sénat se servait pour contenir le peuple, pour suspendre ou dissoudre ses assemblées tumultueuses. »[3] Aujourd’hui les conseillers des princes sont des spins doctors, qui observent, non pas les astres, mais l’opinion, les mouvements sociaux, et proposent ces fameux éléments de langage organisés en ritournelles destinées à présenter un biais de lecture des événements après-coup.

Les théories complotistes trouvent là un point d’insertion propice. Croire qu’un grand Autre tire les ficelles du déchaînement se propose comme boussole commode quand les gouvernants se révèlent impuissants, en dépit de tous les systèmes de contrôle, à assurer la sécurité des citoyens.

Notre civilisation du regard comme la désigne Gérard Wajcman[4] ne peut faire obstacle à la dimension humaine dont une caractéristique est l’imprévu.

[1] Girardin E., La Politique universelle. Décrets de l’avenir, Paris, Librairie Nouvelle, 1852, p. 7.

[2] Cité par J.-A. Miller, « Lacan et la politique » in « Jacques Lacan. Psychanalyse et politique », Cités, n° 16, Paris, PUF, 2003.

[3] Lamennais F., « Essai sur l’indifférence en matière de religion », Œuvres complètes, tome II, Bruxelles, 1839, p. 271.

[4] Wajcman G., L’œil absolu, Paris, Denoël, 2010.