Scandale
  • 4 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Provocations, par Francesca Biagi-Chai
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Emprunté par la langue de l’Église au grec Skandalon qui signifie obstacle et à l’hébreu mikchôl qui fait trébucher, le scandale ne peut pas ne pas être vu. Il est ce qui émerge hors des chemins balisés, des routes rectilignes. Obstacle, « pierre d’achoppement », il vient trancher le fil des discours établis, il se définit en rapport à chacun d’eux, d’être piège. Or, à chaque fois qu’il est question non de vision mais de regard, il est question de surprise, de coupure et de fixation, de chute du discours. « L’objet regard fonctionne entre l’instant et l’insistant »[1]. Il y a dans le regard une suspension du temps, une soustraction par rapport à la durée. Dans ce présent, le sujet dont le statut n’est donné que par la diachronie, « un signifiant pour un autre signifiant », devient, quand il essaie de s’accommoder au regard, « cet objet punctiforme, ce point d’être évanouissant, avec lequel [il] confond sa propre défaillance »[2]. Le regard, « cet envers de la conscience »[3], attire, capte, capture. « Le regard se voit »[4], il se voit car il se détache de l’organe de la vision, il est en dehors, au lieu de l’Autre, et de là il (m’) attrape, il (me) piège. Lacan s’appuie pour le définir sur l’apologue de Sartre dans L’être et le néant, qui veut que le voyeur, celui qui regarde par jalousie par exemple, à travers le trou de la serrure, soit confondu avec ce qui le pousse à regarder, sa pulsion scoptophilique, son désir d’attraper l’objet agalmatique ou le kakon qu’il loge dans l’autre, dirions-nous. Cet homme ou cette femme à ce moment là, ne se saisit comme conscience que lorsqu’il est regardé. Mais comment peut-il se voir regardé s’il est entièrement pris par son acte de regarder ? Il l’est par un bruit qui se fait entendre. C’est pourquoi Jacques-Alain Miller formule : « Si on perd le support de la substance phonique, qu’est ce qui va différencier l’objet voix de l’objet regard ? » Le regard peut aussi être un bruit, et par là il se détache de la vision. Le regard est détaché de la vision, il est dans l’Autre et en même temps il n’est pas du registre de l’explicatif, du déroulement, mais objet : il est coupure. C’est par cette fonction qu’il a le plus grand rapport avec le scandale. Le scandale, pierre sur le chemin, donne à voir. On pourrait dire non pas toucher du doigt mais du regard, la vérité révélée y est associée. C’est pourquoi le scandale est avant tout inévitable, il est aux commandes, il divise, provoque, réveille, et il est toujours relatif à quelque chose, il est toujours du point de vue de, il ouvre le champ. Mais attention, il ne s’agit pas du scandale pour le scandale, poumon de Toinette, à s’insérer comme dit Lacan dans le progressisme pour y produire les pâles effets propres aux « âmes scandalisées »[5]. Alibis du désir. Coupure, regard, il montre et ne dit pas. Il ne s’agit pas de promouvoir des sujets endormis de scandales en scandales, de ces scandales que l’on nous sert en continu et dont on se nourrit jusqu’à saturation, des scandales qui n’en sont plus. Donc pas de scandale aperçu dans son instant de voir, sans qu’un savoir s’en suive. Coupure et savoir, savoir à élaborer, à élucubrer, reste la seule manière pour l’analyste d’aborder les signaux qui clignotent aujourd’hui. Nous sommes regardés de partout, qu’est ce qui nous regarde ? Qu’est ce qui nous concerne ? Qu’est ce que l’artiste nous montre ? Qu’est ce qui se montre ? Qu’est ce qui, passant de l’invisible au visible, se révèle ? Qu’est-ce qui est encore susceptible de scandaliser ?

Nul doute que le regard aujourd’hui nous scrute, nous étudie, dans le réel, mais aussi à la mesure de nos fantasmes. Décelons les alertes, les événements culturels, politiques, cliniques. Démêlons le traitement de la jouissance à la lumière du regard en tant qu’il est à faire sortir de sa fonction de capture, versant illusoire de la vérité. Redonnons au scandale son statut de pro-vocation, révélant le seul scandale qui vaille : celui de l’énonciation.

Comment le ferons-nous savoir dans cette rubrique, ce sera en tout cas une gageure.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La clinique lacanienne » (1981-1982), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, cours du 24 février 1982, inédit.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1973, p. 79

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, Coll. Champ freudien, 2006, p. 173