Dévoilement
  • 4 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Ses seins me regardent, par Jérôme Lecaux
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Voir

Voir, c’est l’évidence, le vrai, croit-on. « Je l’ai vu de mes propres yeux », dit-on. « Je ne crois que ce que je vois ». Mais c’est oublier que la vision nous met au centre d’une sphère, et qu’on a tendance à se situer dans le monde de la même façon, égocentrique ; c’est la débilité mentale. De plus, l’image est trompeuse. Dès la Grèce antique, les architectes savaient accommoder l’œil ; aucune des colonnes du Parthénon n’est identique, pour paraître parfaites, il faut que leur forme tienne compte de la perspective. La vierge qui trône au sommet de la basilique de Fourvière à Lyon a une tête et une main disproportionnées, ce qui de loin donne un aspect harmonieux. Les peintres l’ont utilisé plus tardivement ; voyez le trop long cou de la Vénus anadyomène de Botticelli (1485) ou de La Grande Odalisque d’Ingres qui a trois vertèbres supplémentaires (1814). La belle image se fait donc avec l’artifice : pour faire vrai, il faut faire faux.

Être vu

Nous voyons mais nous sommes vus. Comme l’image se prête à la falsification, c’est donc une excellente défense. Le moi est comme un bouclier sous le regard de l’Autre, ou un habit de ce que nous sommes. Montrer, c’est aussi une façon de cacher, comme nous l’enseigne le Dupin de La lettre volée. Le moi, une image, est un outil bien commode à condition de ne pas trop y croire. C’est ce que sait habituellement faire le névrosé, contrairement au garçon de café sartrien qui s’y croit. Les peintres l’ont rendu perceptible à leur façon ; regards des autoportraits, mais aussi Les Ménines (1656) qui mettent le spectateur en position d’être l’objet regardé. Savoir si un sujet a un point de vue sur lui-même est une question clinique éminente.

Se faire voir

Mais « voir » et « être vu » cachent le fait que le regard est omniprésent dans notre monde. C’est une des formes de l’objet a, objet perdu, situé par le névrosé au champ de l’Autre, et produit par la schize de l’œil et du regard. Nous sommes non seulement au centre de notre champ de vision mais aussi au centre d’un monde omnivoyeur. Les femmes aiment être regardées à condition que l’on ne le leur montre pas[1].

Il y a quelques années, une patiente est venue à sa séance avec un T-shirt revêtu de l’image de deux yeux à l’endroit des seins. C’était déconcertant – ce genre de T-shirt s’est répandu depuis. L’image des yeux montre le regard sur les seins : « vous regardez mes seins ! ». Mais au-delà de cet effet, il y en a un autre, hypnotique, car l’attrait pour regarder s’en trouve renforcé. « Mes seins te regardent », dit l’image. Ils sont donc offerts aux regards, et le regard qui s’y trouve y redouble la qualité d’objet du désir. Ici donc vous voyez, vous êtes vus et vous vous faites voir

[1] « Le spectacle du monde, en ce sens, nous apparaît comme omnivoyeur. […], ce côté omnivoyeur se pointe dans la satisfaction d’une femme à se savoir regardée, à condition qu’on ne le lui montre pas. » Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 71.