Souvenirs
  • 4 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Lacan à Kyoto, par Laura Sokolowsky
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Sur les traces de Lacan au Japon, la visite du temple de Sanjūnsagen-dō situé à Kyoto s’impose. Dans une immense salle en longueur se trouvent exposées mille et une statues de Kannon, le Bodhisattva de la compassion. C’est celui qui, malgré son éveil, n’a pas encore réussi à se désintéresser du salut de l’humanité et qui entend les cris du monde[1]. Figure majeure du bouddhisme du Grand Véhicule, Kannon est une divinité féminine au Japon. Son invocation éloigne les animaux sauvages, les voleurs et les souffrances.

Or ce qui retint l’attention de Lacan ne fut pas le parallèle facile entre le culte de Kannon et celui de la Vierge Marie, mais la monstration de l’Un dans sa multiplicité et sa variabilité infinies. Ces statues ayant chacune une abondance de bras et d’insignes, il y a en vérité 33 300 êtres identiques. À suivre Lacan, ceci rend visible le rapport de l’Un à l’infinie réflexion de l’œil et du miroir.

Dans le Séminaire sur L’angoisse qu’il fit l’année de ce premier voyage au Japon, Lacan avança que l’œil est déjà, en lui-même, un miroir. Certes, l’œil comme miroir est une métaphore usuelle. Cette métaphore est aussi celle du miroir sans surface ni reflet, comme Lacan l’avait déjà indiqué dans un moment antérieur de son enseignement : « Quand l’homme cherchant le vide de la pensée s’avance dans la lueur sans ombre de l’espace imaginaire en s’abstenant même d’attendre ce qui va en surgir, un miroir sans éclat lui montre une surface où ne se reflète rien. »[2]

Par ailleurs, la référence au miroir dans la tradition chinoise et bouddhique fut étudiée par Paul Demieville auprès duquel Lacan avait appris le chinois durant la guerre. Celui-ci estimait que l’origine du miroir spirituel remonte à Tchouang-Tseu. Le miroir illustre l’impassibilité, la passivité, l’apathie et le désintéressement du saint taoïste. Le saint use de son esprit comme d’un miroir, il répond aux choses sans les retenir, ce qui le rend apte de s’en charger sans que celles-ci lui portent atteinte. Telle l’eau tranquille et claire, rien ne saurait agiter l’esprit du saint. Le miroir de son esprit reflète dès lors la multiplicité de l’Univers dans la plus parfaite immobilité. De sorte qu’imperturbable, ni la vie ni la mort ne le touche. C’est l’image du Grand Homme sans intention, qui ne pense ni ne s’agite. Ce miroir impassible renvoie à la figure de l’analyste qui n’opère pas à partir de son moi ou de sa pensée.

Un autre développement relatif au miroir spirituel dans l’exégèse bouddhique se rapporte à la thèse idéaliste d’après laquelle tout n’est qu’esprit, tout n’est que connaissance. Les images mentales n’impliquent pas l’existence des objets extérieurs. La pensée est voyante et vue : la chose visible se réfléchit dans le cercle pur d’un miroir[3]. Le reflet n’a pas d’existence réelle car seul le miroir et la chose reflétée existent. Le reflet est illusion. Au sein de cette école de la vacuité, la métaphore du miroir a servi d’instrument pour isoler l’absolu et sa pureté de l’existence relative.

Pour autant, le rapport du miroir à l’objet conduit à un égarement spécifique que Lacan définit comme « l’erreur de la projection »[4]. En effet, l’image qui se fait dans l’œil, celle qui se voit si l’on regarde une image se refléter dans la pupille, exige un corrélat qui n’est pas du registre de l’image. Il n’est guère besoin d’avoir deux miroirs pour voir des reflets à l’infini, puisque dès qu’il y a un œil et un miroir, « il se produit un déploiement infini d’images entre-reflétées »[5]. L’œil organise par conséquent le monde en espace, en reflétant ce qui est reflet dans le miroir.

Avant le déploiement de l’espace, il y a le corrélat de l’Un d’où le multiple provient et qui échappe au domaine spéculaire. Cet Un, c’est le regard.

[1]   Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 260. Lacan se rendit à Kamakura et Kyoto en 1963. Il alla une seconde fois au Japon en 1971.

[2]   Lacan J., « Propos sur la causalité psychique » (1946), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 188.

[3]   Demieville P., « Le miroir spirituel », Choix d’études bouddhiques (1929-1970), Leiden, E. J. Brill, 1973, p. 143.

[4]   Lacan J., Le Séminaire, livre x, op.cit., p. 258.

[5]   Ibid., p. 259.