Sports
  • 11 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Black and White, par Rodolphe Adam
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Octobre 1968, les Jeux Olympiques viennent clore cette année embrasée du feu de toutes les révoltes. Printemps de Prague, contestations étudiantes de par le monde, assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy. Au Mexique même, quinze jours avant, le 2 octobre, l’armée ouvre le feu contre les manifestations étudiantes sur la place des Trois Cultures de Tlatelolco. Ce 16 octobre, Tommie Smith et John Carlos, étudiants en sociologie de l’Université de San José aux États-Unis, finissent premier et troisième du 200 mètres.

Le lendemain a lieu la cérémonie de remise des médailles. Depuis un an déjà, le projet circulait de boycotter les Jeux pour protester contre la ségrégation raciale. L’Afrique du Sud étant exclue, Smith et Carlos comme l’ensemble des athlètes afro-américains, décident de concourir mais pas sans dire le sentiment d’injustice qui étreint toute la population noire. Le geste sera silencieux et considérable. Regard baissé devant le drapeau, gants de la fierté noire, chaussettes de sa misère. Ils en paieront le prix. Exclus aussitôt du village olympique, terrés dans leur hôtel pendant une semaine parce que menacés de mort, ils seront bannis pour leur « manquement à l’esprit olympique » par Avery Brundage, président américain du Comité International Olympique – celui-ci avait également pu déclarer en 1936 que les Juifs ne devaient pas se servir des Jeux pour boycotter les nazis. Tommie Smith et John Carlos ne courront plus jamais pour leur pays.

Cette photo de John Dominis a marqué le xxe siècle mais son incandescence cache un autre destin derrière ce qu’elle montre. L’éclat noir des points brandis à la face du monde capte le regard et aveugle du même coup. On ne voit pas l’athlète blanc, médaillé d’argent, dont la posture devient rigide et sans relief devant l’audace qui crève l’écran de ceux qui montrent leur refus. À tort, on interprète le poing qui ne se lève pas à l’aune de celui qui se lève. Pourtant, l’australien Peter Norman vient de finir second, battant le record de son pays, lequel tient toujours. On n’aperçoit pas la cocarde qu’il porte sur la poitrine, la même que les deux autres athlètes, celle de l’Olympic Project for Human Rights. Peter Norman était contre la politique de l’Australie blanche qui n’accordait pas la citoyenneté aux aborigènes. Il était croyant, sa famille militait à l’Armée du salut. Juste avant de monter sur le podium, John Carlos se rend compte qu’il a « oublié » sa paire de gants. Peter Norman leur suggère d’en porter un chacun et leur dit : « Je suis avec vous ».

adam2 760x425De là, il sera traité en paria, perdra sa place et retournera travailler comme boucher. Il ne sera jamais réhabilité par son pays qui ne prit pas même soin de l’inviter aux Jeux de Sidney en l’an 2000. En 2003, l’Université de San Diego rend hommage à ses deux athlètes noirs avec une statue commémorative de leur acte. Peter Norman n’y est pas représenté, le sculpteur voulant que cette absence permette à d’autres d’y prendre place. Honoré par cet hommage invisible de son geste, Peter Norman déclare à cette cérémonie : « En 1968, je n’étais qu’une petite pierre jetée dans une eau sombre et profonde, et l’onde de choc continue de se propager ». Il meurt dans la misère en 2006. Tommie Smith et John Carlos viendront lui rendre justice en portant son cercueil.

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