Faire tache
  • 11 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Faire tache, par Nathalie Georges
  • -

La tache est un phénomène : elle bégaye en silence lorsqu’elle troue la vision d’yeux éblouis de soleil. Elle se confond avec la touche en peinture. Elle marque aussi bien l’infâme. Cette rubrique en appelle donc à la résonance pour chacun de cette simple expression – faire tache – à laquelle quelqu’un ou quelque chose peut se trouver soudain réduit.

Une tache ne parle pas. Il y a donc là un certain forçage. Elle peut aveugler, mais aussi se débusquer, se traquer. La tache résiste au noir, elle fait pièce à la lumière. Est-ce pour cela qu’elle est devenue une injure ? Elle résiste, la tache, elle indique par sa simple existence que nul vivant ne saurait se réduire à un point euclidien. Là est sa dignité, à démontrer, cas par cas, pour la renforcer, en quelque sorte.

Dans Adam et Ève de Holbein, le couple biblique lui-même fait tache, double, sur l’obscur néant dont il procède.

Hans Holbein le jeune, 1517, Bâle.

Tandis que la déclivité de son regard à elle s’incline en pente douce, celle du regard d’Adam tend vers le ciel. Leur malheur et leur exil sont impartageables. Le partenaire d’Ève, c’est ce fruit que sa main enserre. Le tentateur exhibe la morsure fauteuse du manque en son cœur réduit à une tache noire. Rien ? Non : au cœur de ce cœur, tache dans la tache, le signe de ce qui ne peut se voir en face nous percute. Cru, à l’instar du fruit dont s’éternise le reste appétissant, il est prêt à se métamorphoser en cette petite bosse qui va marquer pour toujours la gorge d’Adam. La pourriture en est suspendue et pourtant, quelque chose point et semble tituber vers la lumière, forant ce noir d’une pointe de blanc. En langue de pêcheur qui cherche des asticots, c’est là un spécimen du « vif », qui frétillait encore à la pointe du pinceau, quand celui-ci l’a lâché, inerte.

En cette année 1517, Luther cloue ses quatre-vingt-quinze thèses sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg. L’esprit de la Réformation se répand. Bâle est un haut lieu de l’humanisme. Érasme y viendra en 1521.

Après les luxueuses mises en scène des danses macabres, l’heure est à la simplicité du couple biblique originaire. En est prônée la majesté modeste, sans fards ni apprêts. En 1533, l’anamorphose sera de rigueur. Pour l’heure, la composition est centrée par le regard aveugle du ver, Majesté nue qui sépare les mondes visible et invisible. C’est à la loupe – à l’instar d’Alain Jaubert lorsqu’il nous fit découvrir au microscope, dans sa mémorable émission Palettes, l’univers caché de Van Eyck – que le spectateur, intrigué par le petit blanc, détectera la présence de l’ambassadeur souterrain, valant pour la gent innombrable qui fera festin de la chair une fois l’âme déprise d’elle.

Le tableau est ce plan fixe qui saisit les corps, les arrête dans leur mouvement, fait coupure et sidération dans le mouvement du monde tel qu’il est encore nommable. Rappelons que Dostoïevski fit une crise d’épilepsie devant le Christ mort du même Holbein, et revenu à lui, déclara que ce tableau pouvait faire perdre la foi.

Reste, ici, la dissymétrie surprenante des peaux des protagonistes, comme si déjà le corps de l’un faisait de l’autre littoral. Est-ce le retour aux sources prôné par la Réforme qui rend visible le signe d’une nouvelle alliance entre un Adam tard revenu du désert de Palestine et une Ève déjà européenne et si catholique ? Annonce-t-il des lendemains de métissage ? Il n’est pas interdit de le penser, ni même de rêver qu’ils chanteront.

Cette fin désigne à l’impasse de la mort la voie céleste. Cette dernière n’est plus la nôtre, qui cherche une passe bien terrestre à partir d’un en-deçà. Lacan le formulait, il y a déjà plus d’un demi-siècle, à la page 313 du Séminaire L’angoisse lorsqu’il énonçait : « Pour que l’objet a où s’incarne l’impasse de l’accès du désir à la Chose lui livre passage, il faut revenir à son commencement. » En-deçà du miroir, les regards divergents du couple mythique figé dans un silence obscur que nous nous risquerons à qualifier d’éloquent nous y renvoient, figurant « ce passage avant la capture du désir dans l’espace spéculaire, [sans lequel] il n’y aurait pas d’issue. »