Ptitom
  • 11 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur L’échographie, un premier regard, par Alice Ha Pham
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Pendant la grossesse, les parents attendent souvent avec impatience les échographies. Les images par ultrasons ont beau être déformées, tronquées, en noir et blanc, cet engouement demeure. Telle une première rencontre avec leur enfant, ils espèrent le « voir » par le truchement de l’écho. D’ailleurs des sociétés peu scrupuleuses l’ont bien compris et, moyennant finances, proposent des « échographies souvenirs ou affectives » en 3D-4D ou 5D !

En effet, les échographies, de plus en plus perfectionnées, offrent des images plus nettes, souvent en 3D, qui font maintenant parties intégrantes du paysage du suivi de grossesse. En quelques années, les médecins sont alors passés d’échographies diagnostiques en cas de doute d’anomalie, à trois échographies prénatales systématiques pour toutes les femmes enceintes. Aujourd’hui, l’échographie est même pratiquée quasiment à chaque visite du suivi. Sages-femmes, gynécologues et échographistes, tous sont équipés de l’appareil adéquat. Ainsi, pourrait-on s’y soustraire ? Pourrait-on envisager, aujourd’hui, de ne pas passer d’échographies lors d’une grossesse qui se déroule bien ? Il y a « un appétit de l’œil »[1] tant chez les parents que chez les médecins et par le biais de l’échographie, la pulsion scopique se sert copieusement.

Car finalement que cherche-t-on à voir sur une échographie ? Luc Gourand, échographiste interviewé pour les Journées de l’ecf « Être mère »[2], nous donne une lecture tout en finesse de cet examen médical qu’il place sous le sceau du « malentendu fondamental ». Médecins et parents ne portent pas le même regard sur ces images partielles du fœtus. Si les parents sont à l’affût de l’image de leur enfant, totale et parfaite, les médecins eux scrutent le bébé à la recherche de la moindre anomalie. L’examen idéalisé par les parents peut finalement se révéler bien décevant : « On n’a rien vu ! » Voire parfois virer au drame lorsque l’échographiste repère quelque chose qui l’alerte. « Cette simple interrogation, posée comme ça. C’est un petit peu comme si dans un vase de porcelaine précieux, vous aviez donné un coup de pied et cassé la moitié du truc en disant « on le recollera c’est pas grave ». Eh bien, on ne recolle pas un bébé qui a été cassé comme ça par une simple parole »[3], nous dit très justement Luc Gourand. L’image de l’enfant, aussi précoce soit-elle, est à traiter avec délicatesse. Les parents y sont extrêmement sensibles. Ils l’agalmatisent et le moindre défaut « dans le tableau » laisse trace sur le corps de l’enfant. Des jambes trop courtes, une grosse tête, des poings serrés… l’enfant est déjà pris dans le regard de l’Autre, celui-là même qui lui permettra de se faire un corps plus tard. L’écho, elle, tel un tableau, est un « piège à regard »[4] pour les parents, où « ce que je regarde n’est jamais ce que je veux voir »[5]. Sur l’écran de l’échographie, l’enfant désiré est absent, aucune image ne peut venir le représenter.

Pour autant, les échographies circulent partout sur les smartphones, les blogs et les réseaux sociaux comme première image de l’enfant, exhibée fièrement par les parents. N’y a-t-il pas, là, un trop d’échographies venant recouvrir ce qui ne se voit pas, à savoir l’énigme du désir d’enfant ?

Alors Matuvu ? Non, je ne t’ai pas encore vu, ce qui me laissera tout le champ de te regarder le moment venu…

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, Coll. Points-Essais, p. 131

[2] « La première photo », Entretien avec Luc Gourand, échographiste, à voir sur : https://www.youtube.com/watch?v=Rj3nKSdRBpo

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit., XI, p. 102 et 116

[5] Ibid., p. 118