Souvenirs
  • 14 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Transparence…, par Luc Garcia
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Depuis le XIIIe siècle, les parlements de province d’Ancien Régime avaient rendu la justice dans le Royaume de France. Or, s’ils avaient participé à l’agitation pré-révolutionnaire, ils disparaîtront avec la Révolution. Dissous en 1790, ces parlements, dont on aimait bien le côté frondeur jusqu’au pied de la Bastille, et qui déclaraient vouloir protéger le peuple du Roi, devinrent encombrants : ils constituaient un pouvoir parallèle qui avait contribué à mettre Louis xvi à terre et qui pourrait faire connaître le même sort à d’autres, révolutionnaires compris.

Une fois la justice fonctionnarisée, avec ses magistrats professionnels, il a bien fallu loger les tribunaux quelque part. Ils s’installèrent souvent dans ces parlements dont subsistaient des bâtiments à l’usage commode, pas tant pour la Justice que pour sa mise en scène. Des plafonds très hauts, quelques colonnes grecques parfois rajoutées à la hâte durant la IIIe République, les tribunaux prirent ainsi leur forme, qui est celle qu’on leur connaît jusqu’aux années 1990.

Arrêtons-nous sur un usage bien singulier des fenêtres de ces endroits : vous entrez dans la salle du tribunal et ne voyez que l’horizon, puisque le cadre débute plusieurs mètres au-dessus du sol, inaccessible à hauteur d’homme. De dehors, vous voyez des fenêtres souvent très grandes, mais de fait vous ne voyez aussi que des plafonds. Un traitement habile qui vise à couper l’orientation du regard, en la distinguant de la circulation de la lumière : d’immenses fenêtres pour rien de vivant. Les constructions officielles ont donné le la du regard dès la Renaissance, où on a oublié la vertu défensive des bâtiments : il s’agissait de faire croire à une circulation du regard, par le truchement de la lumière qui circule mieux que vos yeux.

Les hôpitaux ont suivi le même élan. On rappellera Sainte-Anne, avec cet autre traitement du regard : vous sortez d’un pavillon, la vie est belle, et vous voulez vous faire la belle. L’horizon est dégagé, chouette, vous avancez, il n’y a pas de mur. Toutefois, il y a un piège : un immense fossé rend impossible la sortie de l’enceinte. L’architecture, souvent, aime fractionner le regard, l’enserrant dans les limites de l’espace visible, pour générer en fin de compte, un réel.

En matière d’architecture, Lacan pointera notamment l’usage de la perspective, et dira ainsi : « les artistes se servent de la découverte des propriétés des lignes, pour faire ressurgir quelque chose qui soit justement là où on ne sait plus donner de la tête – à proprement parler, nulle part. »[1] Cette remarque interprète le mouvement actuel qui a saisi l’architecture des bâtiments officiels depuis les années 1990 (nous dirons, depuis la chute du Mur de Berlin), qui vient signer un des malentendus majeurs en matière de politique publique des trente dernières années : la transparence. Le tribunal de Nantes ? Un immense aquarium que l’on voit de loin avec ses belles verrières et des salles d’audience aveugles. La Maison de Solène à Paris ? Vous voyez les résidents sortir de leur unité en robe de chambre à six heures du matin. L’hôpital Necker à Paris encore, du nom d’ailleurs de celui qui voulait réformer les parlements de province ? Tout en verre, aussi, mais avec des salles d’opération à l’arrière.

Or, dans la suite de ce que remarque Lacan, qui lit une désorientation dans les lignes pourtant tranchantes et claires du dessin, cet usage de la transparence, accentuant les jeux de miroir et les lignes fuyantes, vient dire du pouvoir (médical ou judiciaire) : il n’y a rien à cacher et partant, on ne sait plus où on est. Acrobatique. La transparence vient détruire une boussole au nom de votre bien. La protection qui s’en suit est en fait un pilonnage qui se veut ambitieux, naturellement ; joyeux, évidemment, et ravageant, par silence.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 162.