Politique
  • 14 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Hollande sur Périscope, par Jean-Luc Monnier
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«  Nous étions en voyage en Turquie avec […] Joe Bernstein lors des manifestations de la place Taksim et nous voulions savoir ce qui se passait en direct dans la rue où était notre hôtel. C’est pour ça que nous avons ajouté le principe de l’interactivité entre le diffuseur et les gens qui le suivent et peuvent lui demander de montrer un angle en particulier. »[1]

L’application interactive Periscope a été créée en 2013 par Joe Bernstein et Kayvon Beykpour. Ce dernier, ancien élève de Stanford, explique qu’ils ont eu l’idée de l’application à Istanbul. Cette application, on le comprend, permet donc de filmer et de diffuser en direct sur la toile, en l’occurrence sur Twitter, ce que l’utilisateur du logiciel est en train de filmer et autorise aux followers des commentaires eux-mêmes en direct et sans filtre.

L’application revendique 10 millions d’utilisateurs dans le monde, qui ont tourné 200 millions de vidéos. Certaines sont déjà célèbres, comme celle où un défenseur du Paris Saint-Germain insulte son entraîneur et ses collègues ou cette autre, dramatique selfie, d’une jeune femme se suicidant en mai dans l’Essonne.

Le 1er mars 2016, François Hollande rendait visite aux salariés du site de vente en ligne Showroomprivé. L’Elysée avait décidé de la jouer moderne et de filmer cette visite sur Periscope. Initiative fort aventureuse qui laisse perplexe sur les désirs secrets des hommes du président[2] , et notamment du chef de la communication Gaspard Gantzer, à l’égard du locataire du Château.

Rapidement en effet, les insultes ont déferlé, se succédant sous forme de bulles sur la vidéo – ainsi que des allusions plus ou moins salaces à l’endroit des différentes jeunes femmes visibles à l’écran.

L’image stimule le fantasme du regardeur jusqu’à s’en faire un équivalent prêt-à-porter. Ce n’est pas nouveau, la pornographie[3] sur internet l’illustre déjà parfaitement, mais ce qui change avec Periscope, c’est l’entrée en scène de celui qui regarde. Par les commentaires « sans filtre » qu’il peut apporter anonymement, il se manifeste comme le sujet observant, caché derrière son trou de serrure, qui se fait regard pour compléter l’Autre de la jouissance manquante. Par les signifiants qu’il ajoute au regard, il se « téléporte »[4] dans la scène filmée, et participe alors à la jouissance en cause, fut-ce pour la dénoncer !

On le savait déjà, le maître jouit aussi, tel est le message diffusé à tous – si les exemples dans l’histoire sont nombreux, l’affaire Bill Clinton et Monica Lewinsky en fut la révélation mondialisée. Mais dans le cas de Periscope, le fantasme devient interactif, en temps réel et dans l’espace global. La fonction présidentielle, grâce à la bonne idée des communicants de l’Élysée, se retrouve ainsi ravalée au rang d’objet tandis que sa parole est forclose. Si ce n’était pas obscène, cela pourrait se saisir dans la dimension du comique comme l’a fait Jean Genet dans sa célèbre pièce Le Balcon.

[1] « Le PDG de Periscope : ‟L’affaire Aurier a fait découvrir l’appli à un nouveau public” », Le Parisien, 17 mars 2016.

[2] Cf. le film de Alan J. Pakula sur le scandale du Watergate, avec Dustin Hoffman et Robert Redford.

[3] Miller J.- A., « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour au XXIe siècle, Paris, ECF, collection Huysmans, 2014.

[4] Interview de Kayvon Beykpour, Le point, 19 mars 2016.