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  • 14 juillet 2016
  • - Commentaires fermés sur Regardés, par François Regnault
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« J’ai aimé un cheval – qui était-ce ? – il m’a bien regardé de face, sous ses mèches.

Les trous vivants de ses narines étaient deux choses belles à voir – avec ce trou vivant qui gonfle au-dessus de chaque œil.

Quand il avait couru, il suait : c’est briller ! – et j’ai pressé des lunes à ses flancs sous mes genoux d’enfant…

J’ai aimé un cheval – qui était-ce ? – et parfois (car une bête sait mieux quelles forces nous vantent)

Il levait à ses dieux une tête d’airain : soufflante, sillonnée d’un pétiole de veines. »

Énigme, car on peut dire aussi bien, songez-y : « Les bêtes nous voient mais elles ne nous regardent pas » (nous ne sommes pas pour elles objet de contemplation), que « Les bêtes nous regardent, mais nous voient-elles seulement ? », ce dont nous fait l’effet de ce cheval de Saint-John Perse, dans Éloges.

« Nous sommes des êtres regardés, regardés par le spectacle du monde » rappelle Lacan à partir de Merleau-Ponty, mais ajoute-t-il, « qu’on nous le montre ». Car dès qu’on nous le montre, cela devient inquiétant. On sait que dans les prisons, il suffit que le gardien puisse voir le prisonnier (par un trou, une caméra ou le panopticon entier, voyez Bentham) pour que ce dernier se croie, se sente, se sache incessamment regardé.

Tout cela est connu et Lacan n’a-t-il pas tout dit sur le regard et la vue ? Tels ces axiomes que nous partageons désormais avec lui : la schize du regard et de l’œil, la schize du sujet, « Je ne vois que d’un point, mais dans mon existence je suis regardé de partout », le regard comme objet a, « la schize dans laquelle se manifeste la pulsion au niveau du champ scopique », et donc : « Jamais tu ne me regardes là d’où je te vois » ; la fonction de la tache identifiée à l’autonomie du regard, « le regard en tant qu’objet a qui peut venir à symboliser le manque central exprimé dans le phénomène de la castration », la fonction d’écran qui en résulte, le recours à la peinture comme combinant à la fois l’image et l’écran, opposant le sujet de la représentation et le regard ; enfin la fonction de la lumière : la boîte de sardine qui flotte lorsque Lacan s’en va à la pêche en mer de Bretagne, et que le nommé Petit-Jean lui dit : « Tu vois cette boîte ? Tu la vois ? Eh bien, elle, elle ne te voit pas ! » Bien sûr que non, mais elle le regarde, il n’en est pas plus fier, il fait tache ; mais surtout, elle est un point lumineux, et « ce qui est lumière me regarde, et grâce à cette lumière au fond de mon œil, quelque chose se peint […] qui est ruissellement d’une surface qui n’est pas, d’avance, située pour moi dans la distance. » Par quoi Lacan subvertit le géométrisme foncier de l’optique classique, du sujet comme point face à la lumière comme ligne », au profit de la lumière irradiante et diffusive.

Et puis, tout de même, ce que vous éprouvez dès que vous êtes pris par un tableau dans un musée : « Le tableau, certes, est dans mon œil. Mais moi, je suis dans le tableau. » N’y êtes-vous pas en effet quand, au Louvre par exemple, il y a, entre la Vierge aux rochers et vous, tous ces touristes qui passent, alors que vous y êtes, vous, dans les rochers !

Mais allons plus loin encore. Aujourd’hui : gloire à Daniel Arasse, qui a tant fait pour analyser cette distance d’avec un tableau, depuis l’éloignement d’où « On n’y voit rien » jusqu’à s’approcher de tout près du divin détail.

Et honneur à Gérard Wajcman, qui, depuis son envol de la Fenêtre d’Alberti, s’est fait, pour notre bonheur, l’analyste des œuvres les plus à l’envers de l’humanisme traditionnel de la psychanalyse à l’endroit de la peinture, jusqu’à l’Œil absolu qui nous observe ! Et bon vent à son alchimique Centre d’Étude et d’Histoire et de Théorie du Regard !

* Toutes les références à Lacan se trouvent dans Le Séminaire, livre XI, Seuil, 1973, chapitres VI à IX : « Le regard comme objet a. » Voir l’analyse du Panopticon de Jeremy Bentham dans Michel Foucault, Surveiller et punir (III, III) « Le panoptisme », nrf Gallimard, 1975. Pour Daniel Arasse, voir : Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Flammarion 1992. Pour Gérard Wajcman : L’Objet du siècle (Verdier, 1998), Collection (Éditions Nous, 1999), L’Interdit (Éditions Nous, 2002), Fenêtre : chroniques du regard et de l’intime (Verdier, 2004), L’œil absolu (Denoël, 2010), Voix (Éditions Nous, 2012), Les experts : la police des morts (puf, 2012).