Dévoilement
  • 22 août 2016
  • - Commentaires fermés sur Sous l’emprise du regard, par Fabian Fajnwaks
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Faire une analyse permet vraiment de mesurer combien des pans entiers de la réalité d’un sujet et de son rapport aux autres peuvent être dominés par quelque chose d’aussi fuyant et difficile à cerner que l’objet regard. Vers la fin de mon analyse, il s’est quand-même présenté à moi de manière très tangible sous la forme d’un appel au regard de l’Autre et du soutien que j’en attendais. La construction du circuit qui me liait à ce regard de l’Autre a permis de m’affranchir du poids que j’attribuais à ce regard.

Dans mon cas, il s’est agi à chaque fois que cet objet soit concerné par un lien particulier à l’Autre, comme un « regard triste » d’abord qui traduisait l’impossibilité de compléter l’Autre et l’affect dépressif qui s’en suivait. Cet affect recouvrait une demande muette et d’une certaine façon, frustrée avant même d’être formulée, dépitée – ce qui me préservait d’accepter complètement la perte de l’objet qui aurait pu venir la satisfaire.

Ensuite via le regard de l’Autre que je cherchais à susciter par un appel des yeux, muet lui aussi, car véhiculant une demande de reconnaissance et d’amour. Cela se mettait particulièrement en jeu lorsque je parlais devant une assemblée ou même devant un interlocuteur, cherchant son assentiment : Son assenti-ment…. Car son hochement de tête ne pouvait que me laisser enfermé dans une vérité mensongère par rapport

au réel en jeu dans ce circuit pulsionnel. Chercher ainsi à me situer dans ce regard approbateur de mes propos était ma manière de trouver un plus d’être là où la parole me propulsait dans un défaut d’être – une expérience donc de la castration du fait même de parler, d’avoir à dire et de faire la preuve, simple mais fondamentale pour moi, de ce que l’Autre ne pouvait pas savoir. Car j’ai eu affaire à un Autre maternel qui croyait savoir ce que je disais pensant ainsi me sortir de ma difficulté initiale de parlêtre à prendre la parole.

Dans une coalescence avec l’objet anal, le regard venait ici restituer à mon corps une part perdue du fait même de parler, et me fixait ainsi à l’Autre, tout en le fixant. De la même manière que je cherchais à tenir les pensées et les concepts – ce que la langue allemande nomme avec sagesse Begriff – je cherchais également à tenir ainsi l’Autre. Lacan indique dans la première leçon du Séminaire XXIII Le sinthome, « la difficulté d’arracher l’obsessionnel à l’emprise du regard », ce regard de l’Autre qui fonctionne comme un Maître, comme Jacques-Alain Miller a pu l’évoquer, et qui lui permet de situer son propre regard : un regard auquel il se mesure en permanence. Raison pour laquelle Lacan évoque ici la fable de La Fontaine dans laquelle la grenouille voulait se faire aussi grosse que le bœuf.

Le démontage de ce circuit fantasmatique m’a confronté à l’absence de garantie que ma parole pouvait croire trouver auparavant. Le constat de l’absence de l’Autre s’est signé par un phénomène de corps venu indexer le réel de cette perte : un vertige qui, comme reste sinthomatique, est aussi concerné par le regard, car il ne se manifeste qu’à la perception de la distance qui me sépare du sol, c’est à dire de l’Autre. Séparé ainsi de l’Autre, j’ai fait des rêves de fin d’analyse venus valider l’écriture de ce réel qui fait trou : un rêve où il est question d’un objet qui se dépose sous la forme d’un animal – extraction de l’objet – ou bien un autre où je mesure combien j’étais déjà en hauteur et ne m’en étais pas aperçu. Une fois dégagé l’objet qui me faisait horreur, j’ai pu constater une certaine plasticité qui me permet plus facilement d’occuper cette place de l’objet a pour d’autres êtres parlants.