Faire tache
  • 22 août 2016
  • - Commentaires fermés sur T’as une tache – Moustache !, par Éric Zuliani
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Un type est dans son bain, pataugeant dans l’ambiance douillette d’un couple harmonieux. Rien ne manque, ni les conditions de vie, ni celles d’une saine communication : une belle image[1]. Et puis le type dit : « Tu dirais quoi si je me rasais la moustache ? » Sa femme l’entend à peine, part, revient, entre-temps il s’est rasé la moustache et commence un jeu de cache-cache avec elle, savourant le moment où la chose se révélera. Mais rien : elle ne moufte pas. Moustache en moins, l’image se maintient dans l’Autre ; rien ne s’y réalise. Pas plus dans les yeux des amis chez qui ils dînent. Le type ne rit pas. Il est comme dans un rêve où l’on veut parler, crier, mais où on n’arrive pas à se faire entendre, à se faire voir. Il finit par mettre les pieds dans le plat : « Tu ne vas pas me dire que tu n’a rien remarqué ? Je l’ai rasée… » La femme ne comprend pas.

J.-A. Miller indiquait que toute connaissance commence par une tache dans le champ visuel, parce que quelque chose n’est pas clair dans votre perception du monde […]. Il y a quelque part une tache qui opacifie le champ visuel, face visible du il n’y a pas. Il n’y a pas de rapport sexuel se manifeste comme une tache parce qu’il y a des raccords qui ne se font pas[2].

Le type veut comprendre. Il a décidé de mettre rien à la place de sa moustache, et son monde s’est écroulé dans un style paranoïaque : les autres se sont donné le mot pour qu’on fasse comme si on n’avait pas remarqué. Il plonge, se raccroche aux branches – les branches de l’amour de sa femme.

Il y a un point de capiton dans sa dérive : une carte postale adressée d’Asie où il s’est réfugié, et fait tache comme étranger, à Agnès, sa femme : Je serai rentré quand cette carte arrivera. C’est ce qu’on voit de ma fenêtre. J’aimerais que tes yeux le voient. Sans tes yeux, je ne vois rien. L’adresse ? Villa du Lavoir : vit là la voir. Il reprend pied, avec la moustache dont il s’était dé-taché. Retour à la scène inaugurale, qui s’inverse : c’est elle qui se demande ce qu’il serait sans la moustache ; il la rase, ce qui suscite le contentement de son épouse : ça passe, comme une lettre à la Poste.

T’as une tache moustache ! Cette comptine met en évidence le tu du discours, qui va loin si on suit Lacan sur le nazisme, lorsqu’il évoque la moustache d’Hitler, objet énigmatique, comme son tout petit plus-de-jouir ayant suffit « à cristalliser des gens qui n’avaient rien de mystique »[3]. Conséquences ? Identification, racisme. Sous la brillante moustache – objet du regard – qui assure le tu es ma femme, il y a la tache ; sous l’Idéal, la saloperie. La situer dans l’Autre ne fait que recouvrir qu’elle est en soi, ce qu’une analyse prouve plus sûrement que la connaissance paranoïaque qui mène à tu es (tuer) l’autre.

[1] Carrère E., La moustache, film et livre.

[2] « Le parlement de Montpellier », Conversation UFORCA, mai 2011, inédit.

[3] Lacan J., Le Séminaire livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1971), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 29.