Scandale
  • 22 août 2016
  • - Commentaires fermés sur « Une photo pour ouvrir les yeux », par R.-P.Vinciguerra
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La publication le 2 septembre de la photo d’un petit garçon de trois ans, échoué face contre terre, au bord de la plage de Bodrum, a indigné la planète et l’Europe notamment. Il s’appelait Aylan Kurdi. Ses parents syriens avaient fui la ville de Kobané envahie par l’EI. Certains ont protesté contre cette publication, la trouvant choquante ou arguant de la posture de « belle âme » des journaux.

Ce n’est pas cette publication-choc qui fit scandale. C’est la mort d’un enfant noyé à cause de la guerre, la guerre qui forçait les populations syriennes à fuir les crimes contre l’humanité perpétrés par Assad autant que la répression féroce de l’EI, et que personne ne voulait accueillir. « Désormais ça te regarde », disait l’image terrible à l’opinion. À partir de ce moment, celle-ci demanda aux gouvernants de France et d’Allemagne de tout mettre en œuvre, au delà des considérations de politique internationale et d’opportunité économique, pour l’accueil des réfugiés fuyant les massacres. Elle demandait un acte. Elle était en effet sous la puissance de ce « point de regard » fixe, alors que d’ordinaire il est évanescent. On ne pouvait plus fermer les yeux sur ce réel malvenu. « Une photo pour ouvrir les yeux », titrait justement Le Monde. Pour « imaginer le réel » ? Car cet enfant, face contre terre, tournant le dos au monde, ne demandait rien, replié sur l’insondable de l’abandon de tout ce qui fait univers.

Mais le « scandale de la mort »[1] de ce corps d’enfant, tache sur la beauté du rivage, avait éveillé à un certain savoir, faisant brèche dans l’imaginaire des représentations de la conscience qui ne coûtent rien. Un jour de septembre 2015, près de Bodrum, où fut construit en 350 av JC, une des sept merveilles du monde, le Mausolée de l’antique Halicarnasse, un massacre des Innocents avait eu lieu et cette image prit la place du mausolée disparu.

Pourtant, ce qui pour d’autres fit quelque peu scandale ce jour là, c’est que cette photo ait pu appeler au réveil une opinion largement indifférente à ces damnés de la guerre. Un peu comme pendant la dernière Guerre Mondiale, ceux qui connaissaient l’existence des camps de l’Allemagne nazie disaient qu’ils ne s’en étaient pas souciés puisqu’ils ne les avaient pas vus. C’est « le scandale de l’indifférence, proche de la complicité du mal »[2], dirait Jankélévitch. Chez beaucoup, mais pas chez tous bien sûr. Bernard-Henri Lévy est de ceux-là. En avril 2015, Matteo Renzi aussi, après un naufrage de réfugiés sur les côtes italiennes, écrivait : « Il y a cinq cents à six cents corps là, en bas. Le monde entier doit voir ce qui s’est passé, je voudrais que ceux qui prétendent n’avoir rien vu cessent »… d’être complices. La « grimace du réel », certains ne l’avaient pas évitée ! Le scandale ici, c’est de s’éveiller à la conscience de la terreur, sans honte d’avoir été indifférents. Ce dont il s’agit en effet, ce n’est pas de battre sa coulpe un moment… avant de retourner au primum vivere. Il vaudrait mieux que la mise à jour de cette jouissance du « vouloir ignorer » mène à quelques conséquences éthiques : du cynisme ordinaire, on peut en effet essayer de se tenir à distance.

[1] Cf. Jankelevich V., La mort, Paris, Flammarion, Champs, 2008.

[2] Jankélévitch V. et Berlowitz B., Quelque part dans l’inachevé, Paris, Gallimard, 1978, p. 67.