Lumières
  • 25 août 2016
  • - Commentaires fermés sur Einstein et son rayon de lumière, par Laura Sokolowsky
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Lacan énonça une thèse forte sur la science dans le Séminaire « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre » en considérant que le sens est accordé aux phénomènes centrés sur les fonctions corporelles. Afin de mettre à l’épreuve la validité de cette proposition, Lacan s’astreignit à lire un essai sur la rosée d’un nommé William Charles Wells[1]. Voici ce qu’il en dit : « Ce qui me frappe le plus dans cet essai sur la rosée, c’est que ça n’a aucun intérêt […], il a été traduit par le nommé Tordeux, maître en pharmacie et il faut vraiment énormément se forcer pour y trouver le moindre intérêt. Ça prouve que tous les phénomènes naturels ne nous intéressent pas autant, et la rosée, ça nous glisse à la surface […] Enfin, je suis perplexe sur le peu d’intérêt que nous avons pour la rosée »[2].

L’ouvrage ne résonne guère avec l’inconscient du lecteur. En résumé, Wells utilisa des flocons de laine épais et peu tassés qu’il disposa en divers endroits après le coucher du soleil. Il entreprit de mesurer la rosée par l’augmentation de leur poids. Il plaça aussi un thermomètre dans l’herbe d’un pré ainsi que dans ces flocons. Constatant que le thermomètre placé dans l’herbe était toujours moins chaud, il établit que les phénomènes accompagnant la formation de la rosée relèvent des lois de l’hygrométrie et du rayonnement nocturne. Ces résultats méritoires lui valurent d’être lauréat de la médaille Rumford décerné par la Royal Society[3]. Néanmoins, le moins que l’on puisse dire est que la fonction corporelle intéressée par la rosée est difficilement perceptible. Il s’agit davantage d’une sensation d’humidité, de gouttelettes et de fluides à la surface du corps. D’où le peu de sens de ce phénomène physique.

À l’inverse, la fonction de la vision confère du sens à l’arc-en-ciel depuis l’Antiquité. Si Descartes ne fut pas le premier à avoir eu l’idée d’étudier cette «  merveille de la Nature si remarquable »[4] par la réflexion de la lumière à l’intérieur d’une goutte d’eau, il saisit que les rayons de lumière agissent contre ces gouttes. Et de là, que les rayons de lumière tendent vers nos yeux. Ce qui lui fit défaut n’était pas une théorie de la lumière, mais celle de la couleur. Il fallut donc attendre Newton pour obtenir une théorie élémentaire satisfaisante de l’arc-en-ciel.

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La lumière comme phénomène centré sur la fonction de la vision occupa évidemment la pensée d’Albert Einstein avec le succès que l’on sait. Dès l’année de son admission à l’école polytechnique de Zurich, le jeune étudiant se mit à réfléchir aux équations du champ de Maxwell dans des référentiels inertiels en mouvement. Dans une expérience de pensée, il se demandait ce qu’il verrait en chevauchant un rayon de lumière.

« Au bout de dix ans de réflexion, écrivait Einstein dans son autobiographie scientifique, ce principe émergea d’un paradoxe auquel je m’étais déjà heurté à l’âge de seize ans. Si je poursuis un rayon lumineux à la vitesse c de la lumière (vitesse de la lumière dans le vide), je devrai percevoir ce rayon de lumière comme un champ électromagnétique oscillant sur place dans l’espace ; or, il semble bien qu’il n’existe rien de tel ni dans le domaine de l’expérience, ni selon les équations de Maxwell. Dès le début, il me parut intuitivement clair que, du point de vue d’un tel observateur, tout devrait se passer selon les mêmes lois que pour un observateur immobile par rapport à la Terre. Car comment le premier observateur pourrait-il être en mesure de savoir, ou de constater, qu’il est dans un état de mouvement uniforme rapide ? »[5]

Commentant la découverte décisive qui modifia notre vision du temps et de l’espace, Lacan indique que la lumière a permis le frayage de la science : «  Vous savez aussi que la lumière, la notion de sa vitesse précisément, est la seule à nous donner du réel un absolu mesurable. Et du même coup s’en démontre la relativité »[6]. À cheval sur son rayon de lumière, Einstein fit de celle-ci le symptôme-type du réel.

[1] Wells W. C., Essai sur la rosée et sur divers phénomènes qui ont rapport avec elle, traduit de l’anglais par Tordeux, Paris, Crochard, 1817.

[2] Lacan J., Le séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 8 février 1977, inédit.

[3] Dans un article paru en 1879 dans la Revue des Deux Mondes sous le titre «  La Rosée, son histoire et son rôle », Jules Jamin résuma les termes du problème : le froid de l’herbe qui accompagne la rosée est-il l’effet de la formation de la rosée ou bien sa cause ?

[4] Descartes R., « Discours huitième. De l’arc-en-ciel », Les météores (1637).

[5] Einstein A., «  Autobiographie scientifique », Albert Einstein, Physique, philosophie, politique, textes choisis et commentés par Françoise Balibar, Paris, Seuil, 2002, p. 192.

[6] Lacan J., Le Séminaire de 1980, « Lumière ! », Ornicar ?, n° 22/23, printemps 1981.