Institutions
  • 25 août 2016
  • - Commentaires fermés sur Regarde Copie !, par Sandra Ruchard
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C’est l’histoire d’une rencontre entre un enfant de huit ans, Yves, et une poupée aux grands yeux qu’il baptisera « Copie ». Cet enfant que je côtoie quelques heures par semaine dans le cadre de la classe est dévoré par l’angoisse : il est en proie à l’agitation, à des questions incessantes, sa main frappe sans crier gare… Comment trouver un peu de paix pour avoir l’opportunité de se mette au travail ? Yves a fait de nombreuses tentatives pour trouver de l’apaisement : entre endormissements et identifications, qui sont des traitements multiples de cet Autre a priori féroce, il a pu trouver quelques petits moments de tranquillité. Mais un jour, alors que je remettais en question sa place en classe, Copie, la poupée de la classe, a pris consistance. Oscillant entre double et partenaire, elle a permis à Yves de pouvoir supporter la présence des autres en classe – et bien plus encore.

Un jour, je constate avec horreur qu’un enfant a endommagé les yeux de Copie : les fils finement cousus ont été tirés, créant des fentes lumineuses au milieu des deux cercles noirs. J’appréhende la réaction de Yves. Cela ne lui échappera effectivement pas. Alors que, comme à son habitude, il va dire bonjour à Copie dès son arrivée en classe, il s’arrête net et se met à fixer le regard de la poupée en faisant des mouvements de la tête de gauche à droite. Il n’en dira pas plus mais reproduira à plusieurs reprises cette petite scène.

Chaque moment de classe est un défi : va-t-il pouvoir se mettre au travail ? Après être restée seule face à mes exercices, me vient l’idée de demander à Copie au regard endommagé de le faire à la place de Yves. Mais Copie n’y arrive pas. Seule face à cette poupée, je ne cache pas ma déception: « Mais Copie, tu ne sais pas tenir un marqueur ? Mais tu n’y arrives pas, comment on va faire ? ». Yves revient vers nous immédiatement en disant « Regarde Copie ». Face à cet ordre énigmatique, je place Copie en position pour qu’elle puisse avoir son regard tourné vers le travail de Yves. Complètement pris par cette poupée tournée vers les exercices, il termine et s’exclame à nouveau : « Regarde Copie ! ». Copie frappe dans les mains et s’écrie « Bravoooo ! ». Yves rit et pose sur cette poupée un regard émerveillé. À chaque nouvel exercice à faire, Yves m’ordonne : « Regarde Copie ! », et la même petite mise en scène recommence.

Le regard de Copie a permis une mise au travail plus régulière : impossible pour lui de faire quoi que ce soit sans son regard bienveillant. Parfois, il l’oublie et, lorsqu’il se rend compte de l’absence du regard de la poupée, affolé, il m’ordonne : « Regarde Copie ! ». Copie, celle qui ne sait rien faire, regarde Yves travailler à sa place.

De plus en plus souvent, il devient lui-même marionnettiste : il met en scène l’ignorance de Copie, colle son regard au travail et la fait applaudir quand je le félicite. C’est un jeu à trois, ou plutôt à quatre – Yves, Copie, son regard et moi –, qui lui permet une mise au travail régulière et un accès de plus en plus précis dans le monde des lettres et des chiffres.