Scandale
  • 25 août 2016
  • - Commentaires fermés sur L’assassinat d’une duchesse, par D. Gutermann-Jacquet
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1847. Alors que la monarchie de Juillet est à l’agonie et que les scandales se multiplient, un duc et pair de France, Théobald de Choiseul-Praslin, assassine sauvagement sa femme, Fanny, avant de se donner la mort en s’empoisonnant à l’arsenic[1]. La scène se passe de nuit, dans un hôtel particulier cossu du faubourg Saint Honoré. On entendra des bruits, des cris, mais la porte de la chambre de la duchesse est fermée de l’intérieur. Lorsque les domestiques la forceront, c’est à l’horreur qu’ils seront confrontés. Les murs sont maculés de sang jusqu’au plafond, la duchesse a été égorgée, frappée à la tête avec une crosse de pistolet et on lui a tranché un doigt. Le suspens sur l’identité du meurtrier ne dure que peu de temps. Le duc était le seul à avoir accès aux appartements de sa femme de l’intérieur. Avait-il prémédité la chose ? On remarquera plus tard que les vis qui supportaient le lit à baldaquin avaient été pour partie ôtées, de sorte qu’il s’en est fallu de peu que la duchesse ne meure dans son sommeil, écrasée sous le poids du dôme ancestral qui coiffait sa couche.

La haute société à laquelle appartenaient les Choiseul est choquée. La chambre des pairs embarrassée. Le roi, menacé. Le peuple gronde face à l’indignité démontrée de dignitaires qui se donnent la mort pour échapper à l’opprobre. Les journaux s’emparent de l’affaire. On donnera au peuple ce qu’il veut. On le nourrira des détails scabreux de l’affaire. On étalera toute la vie privée du duc et de la duchesse dans la presse. La correspondance du couple est livrée en pâture, comme on livrait les esclaves aux jeux du cirque dans l’Empire romain. Des chansons grivoises sont entonnées dans la rue et mettent à l’honneur un néologisme créé pour l’occasion : « se faire prasliner »…

Quel est le ressort de cette affaire, ou du moins ce qui en fût donné à voir et qui ne pourra pas suturer le mystère du drame d’alcôve dont ce meurtre est le symbole ? La duchesse est une femme obèse qui a donné naissance à dix enfants. Abîmée par la maternité, celle-ci ne renonce pas pour autant à ses droits d’épouse et – chose curieuse pour l’époque – elle réclame même le titre d’amante auprès d’un mari dégoûté qui fuirait s’il n’était pas financièrement dépendant d’elle. La haine s’immisce, Théobald se tient comme il peut à distance, mais Fanny le harcèle de lettres, elle veut son amour, elle veut qu’il la désire. C’est une Médée : que lui sont ses enfants si elle n’a pas l’amour de Théobald ? Lui, ne la supporte plus et la trompe. C’est courant, et même reçu dans cette société, pour autant que les yeux demeurent cillés. Mais Fanny refuse de fermer les siens et lorsque son mari fera venir une gouvernante charmante, avec laquelle il semble entretenir, au-delà d’une liaison, une idylle, le scandale sera à la porte de l’hôtel.

Tout le monde s’en mêle. Le contrôle social qui s’exerce en ce siècle est plus fort que dans la société pré-révolutionnaire. La geôle des convenances conjugales emprunte aux théories panoptiques de Bentham. Tout le monde observe, juge et prescrit ce qu’il doit être. On conseille fermement aux Choiseul de renvoyer la gouvernante avec laquelle Théobald s’affiche à l’opéra en compagnie de ses enfants. Un ultimatum lui est posé. La gouvernante est renvoyée en juillet 1847, avec ordre d’aller chercher du travail outre-Manche. Mais elle préfèrerait rester en France et demande à Théobald d’intercéder auprès de sa femme pour obtenir un certificat lui permettant de rester à Paris. Nous sommes à la veille de l’assassinat. Cette dernière faveur, funeste, s’est formulée sans compter – ou en comptant trop – avec la passion noire et folle qui habitait le couple : Fanny d’amour, et Théobald de haine.

[1] Sur cette affaire, Cf. Anne Martin-Fugier, Une nymphomane vertueuse, l’assassinat de la duchesse de Choiseul-Praslin, Paris, Fayard, 2009.