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  • 25 août 2016
  • - Commentaires fermés sur Usages du selfie, par Patricia Wartelle
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La pratique du selfie a beau avoir été très tôt dénoncée par la presse – « narcissisme de la jeunesse », de la « Generation Me »[1], lié à un « déclin moral »[2] –, elle s’est répandue de façon virale. Sur Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat, notre moi se montre dans la vie quotidienne sous toutes ses coutures. Mais qu’est-ce qui nous fait nous selfier, nous « autoportraiter » ?

Et si le selfie n’était qu’un avatar numérique de l’autoportrait tel que Rembrandt a pu le pratiquer ? C’est ce que tente de nous démontrer l’exposition Autoportraits, de Rembrandt au selfie, qui s’est récemment tenue au Musée des Beaux-Arts de Lyon[3]. Cette interprétation n’est pas sans en faire bondir plus d’un. Le selfie, une œuvre d’art ? Mon œil !

Cette exposition nous interroge sur la fonction de l’autoportrait dans l’art de 1510 jusqu’à nos jours, à travers plus de cent trente œuvres d’art, sous toutes ses formes : peintures, dessins, estampes, photographies, sculptures, vidéos.

Pendant quarante ans, Rembrandt a, en effet, réalisé une centaine d’autoportraits à tous les âges en se regardant dans un miroir, témoignant d’un certain goût pour le travestissement ainsi exposé. L’exposition nous offre son 1er tableau de jeunesse, il a dix-neuf ans, il se cache dans la scène qui représente La Lapidation de saint Étienne. Rembrandt nous regarde, en faisant intrusion dans le tableau. Au-delà du narcissisme, Éric Laurent nous indique que Rembrandt tente « une régulation de l’âme par la scopie corporelle »[4], son usage de l’autoportrait étant soutenu par une butée « de l’impossible à voir ».

Le seul selfie de l’exposition est celui d’Ai Weiwei qui, en 2009, réussit à prendre une photo lors de son arrestation et à la publier sur Twitter, ce qui réfréna sans doute la sévérité des autorités chinoises à son égard. L’usage du selfie est ici politique.

Le Musée des Beaux-Arts de Lyon a, de plus, inauguré un concept qui ne peut que retenir notre attention. Il invite chaque visiteur à se faire photographier en passant par le photomaton avant d’entrer dans l’exposition. Puis, surprise, voilà propulsé ce selfie sur un écran. Chacun prenant place comme tableau dans la série d’autoportraits des visiteurs qui défile sous notre œil amusé.

Par ce montage, n’approchons-nous pas au plus près ce que Lacan a avancé dans le Séminaire L’angoisse, sur le sujet qui se donne à voir, peut se voir et en même temps se sent regardé ? Mais ne nous y trompons pas, le regard n’est pas du côté du sujet, c’est bien parce que le regard en tant qu’objet est extrait du champ de la vision que le sujet peut se voir en objet perçu.

Le final de l’exposition propose un autre dispositif projetant notre portrait sur un écran géant, avant qu’un nouvel autoportrait se réalise sous nos yeux ébahis à partir du bouquet des autoportraits miniatures des visiteurs. Un autoportrait composé par la mosaïque de selfies réalisés à l’entrée ; l’effet est stupéfiant ! Dans la multitude des photos, une apparait à la fin de manière aléatoire. Nous nous attendons à nous voir à nouveau sur cet écran géant. Mais c’est un autre portrait qui apparait, nous amenant à conclure avec Rimbaud que « Je est un autre ». Ainsi, l’usage du selfie dépasse de loin la dimension narcissique, il est propre à chacun.

[1] Twenge J., Generation me : Why Today’s Young Americans Are More Confident, Assertive, Entitled – and More Miserable Than Ever Before, New-York, Free press, 2006.

[2] Gunthert A., « La consécration du selfie. Une histoire culturelle », Études photographiques, Paris, Société française de photographie, n° 32, Printemps 2015. Disponible à cette adresse : https://etudesphotographiques.revues.org/3529

[3] Site de l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon : http://www.mba-lyon.fr/mba/sections/fr/expositions-musee/expo-autoportraits/expo-autoportraits

[4] Laurent É., L’envers de la biopolitique. Une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin / Le Champ freudien, 2016, p. 179-182.