Politique
  • 29 août 2016
  • - Commentaires fermés sur Cybercalifat, par Marie-Hélène Blancard
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Depuis l’attentat du 14 juillet, la presse est traversée par un débat sur ce qu’il convient ou non de montrer au public, dans les journaux ou sur les chaînes d’information. En particulier, peut-on publier la photo d’un terroriste ? Quel peut être l’impact de la diffusion de ces images qui transforment un tueur en héros médiatique ? Libération, dans son édition du 22 juillet, donne un aperçu de la manière dont cette question divise les journalistes et les universitaires spécialistes du djihad.

Il y a ceux qui considèrent, comme David Thompson, que la couverture médiatique ne change rien. Aujourd’hui les médias classiques n’ont plus la main, et les cercles djihadistes fonctionnent en parallèle, assurant à leurs « soldats » un processus d’héroïsation qui nous échappe. Les médias de masse ne font qu’amplifier ce phénomène, mais ils sont d’abord des héros positifs aux yeux de la « djihadosphère », qui n’a pas besoin des médias de masse pour exister. Pour lui, ne pas diffuser le nom et le portrait des terroristes ne ferait que développer les théories du complot déjà nombreuses alors même que les informations circulent. Il y a « un besoin légitime de transparence et d’information de la part du grand public », qu’il s’agit de satisfaire.

À l’inverse, l’anthropologue Abdu Gnaba considère que le pouvoir médiatique participe largement à la soif de gloire et de reconnaissance de ces « fils de la société de communication », qui « cherchent à imposer leur existence dans chaque foyer via internet, la télévision et la presse ». En mettant en avant l’image du terroriste, notre société du spectacle leur offre « la transmutation de leur statut de petite racaille en celui de prétendus guerriers », s’intégrant ainsi à un peuple imaginaire ayant fondé un État. Cette communauté idéalisée qui leur promet lisibilité et postérité est un puissant moteur pour passer à l’acte. Publier la photo d’un terroriste, et surtout en première page, « c’est non seulement éclairer de manière indécente quelqu’un qui n’aurait jamais dû sortir des ténèbres, mais c’est surtout inciter tous les déséquilibrés en mal de notoriété à basculer dans la folie sanguinaire ».

En effet, depuis l’attentat de Nice, tous les observateurs s’accordent à dire qu’on est entrés dans une nouvelle dimension. N’importe quel objet courant peut être détourné pour devenir une arme. Les méthodes de lutte antiterroriste sont obsolètes, dès lors que les terroristes sont des amateurs sans lien étroit avec la religion et les organisations terroristes. Pour le philosophe Raphaël Liogier, notre théâtralisation guerrière, en assignant des rôles gratifiants à des individus désaxés, ne fait qu’alimenter leur narcissisme mortifère et rendre désirable le passage à l’acte. Si l’EI voit aujourd’hui s’éloigner la possibilité d’un califat réel, il est en train de devenir un cybercalifat. Virtuel, il peut potentiellement compter sur tous ceux qui se sentent victimes. N’importe quel individu peut ainsi être assuré d’avoir une « caution morale », une « cause » avant de tuer, et une notoriété fulgurante ensuite. Car « ce que visent avant tout ces criminels, c’est la gloire, le statut de super-héros. Et Daech donne le kit clés en main du super-héros antisocial ».

Comment limiter cette profusion des images qui alimente la voracité de la pulsion scopique et stimule l’appétit des tueurs ? Fehti Benslama proposait récemment aux médias un pacte de non-diffusion. De son côté, Juliette Méadel, secrétaire d’État chargée de l’Aide aux victimes, a annoncé la création d’un groupe de travail sur la couverture médiatique des attentats, avec des mesures proposées dès la rentrée. La question que pose le cybercalifat à notre société du spectacle est incontournable.