Ptitom
  • 29 août 2016
  • - Commentaires fermés sur La tache d’Adèle, par M.-A. Macaire-Ochoa
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Adèle a huit ans. Un jour, elle rentre chez elle à midi et déclare à ses parents qu’elle ne peut retourner en classe car elle a fait une grosse tache sur son cahier. Les parents, pour la rassurer, l’accompagnent à l’école. La maitresse ouvre le cahier et, stupéfaction, il n’y a pas de tache.

Que se passe t-il ? Pourquoi Adèle a t-elle inventé cette tache d’encre ? À quoi peut donc lui servir une telle fiction ?

– Cette tache vient-elle représenter la fillette, c’est-à-dire incarner l’énoncé : « Je suis une tache » ?

– Cette tache n’est-elle pas également celle du père, homme qui n’est pas sans avoir fauté surtout au regard du dieu de sa religion ?

– Adèle a-t-elle décidé, insondable décision de l’être, de prendre cette faute sur elle, à son compte, par amour pour son père, pour le sauver de la férocité de Dieu ?

Toutes ces hypothèses sont plausibles. Mais reste une énigme : cette tache est une fiction. Or, il fallait l’inventer. Ce signifiant a fait pour elle nécessité, il fallait l’écrire, le matérialiser, lui donner une forme, une couleur, une présence.

Adèle précise : la maitresse ne cessait de dire certaines choses sur son corps. Elle disait qu’elle était trop maigre, qu’elle n’avait que la peau et les os, qu’elle avait une épaule plus haute que l’autre, et surtout qu’elle ressemblait beaucoup à son père.

Que les dires de la maitresse soient venus résonner avec la faute du père à endosser, précipita certainement Adèle dans cet acting-out de la fiction de la tache. Ces dires relevaient du regard inquisiteur de cette institutrice, regard qui visait la fillette au plus intime de son être, au joint de l’identification au père, son idéal du moi, voire sa fascination pour lui, et de son rapport avec la jouissance d’être prise sous le regard. L’angoisse surgit avec le choc sur le corps du regard visible de l’Autre. Adèle invente la tache sur le champ, et par ce faire, tente de mettre à l’extérieur cette émergence de l’objet regard, de le mettre hors-corps, en en faisant une écriture de tache d’encre.

Sauf que, du dehors, cette tache ne cessa de la regarder, à la fois dehors et dedans. Dès qu’Adèle devait se montrer face aux autres, elle était persuadée qu’on ne voyait que la tache, et quand elle devait prendre la parole, elle devenait mutique. Si on l’interrogeait en classe, elle était incapable de répondre.

Matérialiser la tache sur le cahier n’a pas suffi pour qu’Adèle s’autorise à se déprendre de la faute impardonnable du père, devenue la sienne. Il lui fallut alors s’adresser à l’analyste.