Montreal
  • 29 août 2016
  • - Commentaires fermés sur Regard de croix, par William Delisle
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Montréal n’a pas de mythologie… Ou du moins, elle est construite sur sa propre absence. C’est l’idée qui me vient lorsque je vois, plantée au sommet du Mont-Royal, triomphante des vivants, la croix de métal, illuminée la nuit, grise le jour, surplombant de son regard la ville comme une ombre du passé. Sa présence est subtile, presque oubliée sous le pouls de la vie urbaine, et pourtant elle fascine dans son silence, dans sa présence rendue ambiguë par le temps.

Cette ambiguïté n’est pas anodine. Cette croix ne représente pas seulement un symbole patrimonial que l’on met sur une carte postale. Elle est aussi l’objet symbolique qui incarne ce qui nous a constitué pendant des décennies : une fausse mythologie de l’image pieuse, simple et paysanne du québécois ; une sorte de self-made man chrétien basé sur l’iconographie de la pureté et de la soumission. Il y a plus d’une soixantaine d’années, les autorités politico-religieuses censuraient les images qui sortaient du cadre de la passivité subjective. Le citoyen était déterminé par cette pudeur commune qui lui interdisait de regarder (ou d’être regardé). Le québécois vivait dans un monde strictement symbolique, sans taches, où les angoisses s’arrêtaient à la survie et à la rédemption.

La croix du Mont-Royal, prise pour acquis par la majorité des Montréalais, est devenue un point de rupture dans le tableau moderne de la ville. Contre elle-même, elle est devenue cette tache qui fait converger le regard, angoissante épreuve du réel. Elle est vue, mais il est difficile de la regarder. Qu’est-ce qui a causé ce basculement entre un symbole de stabilité et de puissantes valeurs et son corps réel aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a fait d’elle une tache ? Peut-être que ça n’a jamais basculé réellement.

En 1976, bien après le changement drastique sociétaire, durant les festivités des Jeux Olympiques, la ville avait commandé une série monumentale d’œuvres d’art traversant un large territoire et permettant à de nombreux artistes d’incarner leur vision décomplexée de la société québécoise[1]. Une sculpture de Pierre Ayot représentait la croix du Mont-Royal couchée sur le sol, comme si elle avait été déplacée de sa position privilégiée pour être détournée et interrogée. Dans les jours qui ont suivi son installation, le projet a été démantelé sauvagement, pendant une nuit, sous les ordres du maire Jean Drapeau. On avait touché à l’image sans taches. On avait montré l’inmontrable et on assurait son étrangeté.

Montréal n’a pas de mythologie, mais elle tient à son aliénation au plat d’une culture de l’image saine. Dans la métropole d’aujourd’hui, d’autres événements semblables à ceux de 1976 se sont produits, avec toujours la même volonté de cacher les taches, de masquer le réel. Nous évoluons paradoxalement dans un monde sans regard, mensonge que nous nous contons sans réaliser le vide qui l’entoure ou qui se cache derrière.

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[1] À propos du projet Corridart, cf. http://proposmontreal.com/index.php/laffaire-corridart/