Faire tache
  • 29 août 2016
  • - Commentaires fermés sur Une tache qui fait mouche, par Jérôme Lecaux
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Faire tache, c’est ce que j’ai longtemps ressenti quand je mangeais dans un restaurant chic, ou quand je voyageais en 1ère classe. La sensation de ne pas être à ma place. Je redoutais le regard méprisant ou dédaigneux d’un autre voyageur, d’un serveur… Le jour où l’analyste a gratté à côté de moi une tache imaginaire sur le divan, j’ai tout de suite su ce qu’il faisait, sans le voir. J’entendais le grattement. Son geste s’adressait directement à moi, il me concernait au plus intime. J’ai su immédiatement ce qu’était un « discours sans paroles ». La tache c’était moi, sans aucun doute possible. C’était un constat.

Aujourd’hui je suis à l’aise dans les endroits chics. Le snobisme des serveurs m’amuse plutôt et ne me gâche plus mon plaisir. Que s’est-il passé ? Se sentir tache, se faire tache, c’est se faire objet du regard de l’Autre. Au-delà de la belle image, de la belle figure qu’on présente pour se rendre aimable, la tache renvoie à la mauvaise jouissance. Être tache c’est se faire l’objet du regard mauvais, « il jouit de ma misère, il me méprise… ». Connaître son être de tache, s’assumer comme objet de jouissance de l’Autre est un point de bascule important dans la cure.

Côté féminin, il y a un usage de ce savoir qui fait… mouche. Du nom de cette tache de maquillage ou petit rond de taffetas noir que les belles du xviiième siècle apposaient sur leurs visages. L’usage trouverait son origine dans le souci de cacher les cicatrices de variole. Cette curieuse tache ne tire pourtant pas son intérêt principal d’un effet esthétique, elle peut au contraire avoir tendance à enlaidir. Elle est utilisée pour le contraste qu’elle accentue avec le blanc de céruse. Mais cette atteinte à la beauté, à la belle image, a un effet au niveau du désir : elle le suscite. C’est un fait qu’une trop grande beauté, ou qu’une beauté trop parfaite, a un effet inhibiteur sur le désir. Ici c’est le contraire. L’accroc à la beauté que la mouche produit, désigne l’objet du désir. C’est le défaut qui suscite l’attrait. La mouche est avant tout un instrument de séduction, une femme qui voulait paraître sage n’en mettait pas. La tache est ici l’antonyme de la pureté immaculée, pas sans lien avec la marque d’infamie. Selon l’endroit où on la plaçait, elle portait un nom différent. Celle au coin de la bouche s’appelait « la baiseuse » ou « la coquine », sous la lèvre « la friponne ». Les libertines du siècle des Lumières savaient que pour mener leur homme, elle fait mouche.