Rio
  • 1 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’œil dans la poche, par Marcelo Veras
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Dans le monde actuel, les cameras ne cherchent pas l’autre, ne cherchent pas l’horizon, elles cherchent le Moi. Pensant à l’Acropole, il ne s’agit plus d’y aller, mais de faire une photo de soi même avec l’Acropole au fond. Le selfie n’est pas un portrait ou autoportrait conventionnel. Poussé par l’industrie du smartphone, il permet à son propriétaire d’avoir l’objet regard dans sa poche et de le ressortir, souvent comme une addiction à fin de réitérer sa présence dans la scène. Voici un signifiant qui marque la nouvelle relation entre la technologie et le corps. Ici, le regard de la caméra est une extension du corps, sans coupures. Dans le monde d’aujourd’hui, chaque fois que vous avez besoin de quelqu’un pour vous regarder, vous le retrouverez au bout de vos bras. Au lieu de dire que le regard est dans la poche, mieux vaut dire, donc, que l’œil est au bout du bras – et qu’il fait disparaître le regard.

Je me demande si quelque chose a changé entre le moment où Vélasquez a peint son tableau Les Ménines et le moment actuel. Lacan, dans le Séminaire XIII, attire l’attention sur la présence, dans le miroir du fond, du couple royal, figure de l’Autre monarchique, ou même de Dieu qui devient pâle lorsqu’il annonce son crépuscule. Cependant, il affirme que l’important n’est pas le déclin de la royauté, ou de Dieu, puisque, depuis que Dieu est mort, tout est resté en parfait état. Ce qui est important c’était la fonction du regard.

Par contre, au XXIe siècle, si l’explosion des images semblait tout d’abord confirmer la prophétie orwellienne d’un chemin inexorable vers le contrôle absolu, certains faits ont ébranlé cette croyance. Les affaires Wikileaks et Snowden nous ont fait voir que Big brother, s’étant fait surprendre en train d’espionner, est tombé de la position de regard absolu à la condition de voyeur impuissant.

Le selfie émerge alors comme une défense généralisée contre le réel de la vacance de ce regard. Il promeut une sorte de régression topique de toute une génération incapable de trouver son unité au-delà du miroir. Le rite d’envoyer l’image de soi est devenu la nouvelle prière quotidienne adressée à un Autre qui voit tout sans rien regarder. L’œil dans la poche tente, donc, de faire suppléance à ce qui n’est plus représentable du fait de la vacance du regard de l’Autre, et qui se matérialise de nos jours comme technologie de l’objet.

Cette chute de l’Autre de l’Autre, dernière virtualité possible pour localiser l’objet, favorise la déréglementation de l’appareil fantasmatique dans sa fonction de médiateur de la jouissance. Avec l’œil dans la poche, c’est la proximité de l’objet, entraînant l’angoisse, qui contamine toute idée de bonheur dans la société des images. Il y a ceux qui en tirent des profits. Dans un monde où les gadgets dominent la scène, l’esprit nominaliste de l’époque a rapidement interprété le court-circuit de la jouissance comme une pathologie de système aliénation / séparation. Envahis par le regard par tous les pores, soit les enfants cherchent à se séparer, soit ils s’aliènent avidement.

D’autre part, la proximité de l’objet regard apporte avec lui l’impossibilité d’une orientation. Dans nos cabinets, nous nous rendons compte de plus en plus que les attaques de panique se produisent dans les ascenseurs, les avions, les voitures… et même dans l’acte sexuel – c’est-à-dire au moment où le sujet de l’orientation est convoqué et que son corps ne trouve pas de ressources dans l’Autre pour se déplacer dans le temps et l’espace. Quand on voit de trop près, on perd toute la perspective.