Corps
  • 1 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur « Shooting », entretien avec A.-M. Filaire par Sylvette Perazzi
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Renaud Lavillenie copyright : Anne-Marie Filaire – ville de Clermont-Fd. 2015

Le regard, un objet ? Pas si évident si l’on en croit la photographe Anne-Marie Filaire[1]. Celui qu’elle a porté sur les sportifs de haut niveau dans une exposition de 2015 nous a donné envie de l’interroger.

Pourquoi photographier le corps des sportifs alors que pendant plus de vingt ans ton choix s’est essentiellement porté sur des paysages du Moyen-Orient ?

Clermont-Ferrand, commanditaire de l’exposition, est la ville où je suis née, celle où j’ai vécu jusqu’à l’adolescence, je voulais y revenir et y faire des photos. L’idée n’était pas du tout de faire du reportage sportif mais de mettre en scène les athlètes dans des architectures, des lieux de la ville que je choisissais. J’avais envie de mettre en scène une fiction dans cette ville que je connais par cœur.

Dans mon parcours sur les paysages, j’ai beaucoup travaillé sur les frontières ; les sportifs de haut niveau c’est aussi cette dimension de la limite, de l’extrême qui est le titre de mon exposition.

J’ai choisi tout particulièrement cette photo du recordman du monde de saut à la perche, un des plus grand sportifs français, Renaud Lavillenie. Lui qui symbolise le mouvement, le saut, y apparait statique, les yeux baissés, très intériorisé. 

C’est un immense champion, difficile d’accès tant sur le plan médiatique que personnel. J’étais très impressionnée avant de le rencontrer et il m’a fallu parler longuement avec son coach avant de l’approcher. Je voulais le mettre en lumière, c’est pourquoi j’ai choisi de le photographier sur une scène de théâtre. Concentré, il a une personnalité rare, des yeux très foncés, un regard qui éloigne la banalité. Pendant la prise de vue s’installe un respect mutuel, de la pudeur et aussi une proximité. Il faut être très juste.

Alors comment décides-tu de ce que tu vas photographier ?

Il y a toujours beaucoup de travail en amont. La photo ne ment pas, elle exprime quelque chose de soi aux autres et le reçoit aussi. Par exemple, lorsque je photographie des paysages, je ne suis pas une contemplative, je sais ce que je vais chercher, je me déplace. À un moment, c’est une masse, un truc, qui est là et s’impose. La photo est un acte physique !

Ce « truc » qui te regarde, c’est bien ce qu’après Jacques Lacan, nous pouvons appeler un objet a. Ici, cet objet est le regard, il t’appartient mais tu le trouves au-dehors, et il s’impose à toi comme s’il venait d’ailleurs.

Sylvette Perrazzi

[1] A.-M. Filaire vit et travaille à Paris. Elle enseigne la photographie à l’Institut des Sciences Politiques Paris-Le Havre. Exposition à venir en mars 2017 au Mucem de Marseille. www.annemariefilaire.com