Dévoilement
  • 1 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un souvenir d’enfance, par Michèle Elbaz
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La petite fille a cinq ans et se trouve dans la chambre de la grand-mère maternelle. Une certaine pénombre d’été accompagne l’événement ; le grand-père maternel est mort lorsqu’elle avait sept jours, mais il reste de lui une réputation faite d’autorité et de respect, pas sans une admiration amusée pour le désir moderne de ce libre penseur.

Les jeunes oncles en permission chahutent dans la pièce à côté. En coup de vent, comme pour poursuivre leur conversation par d’autres moyens, l’un d’eux fait irruption dans la chambre et va saisir d’entre les draps, dans l’armoire-tabernacle des parents, un imposant phallus en bois sombre sculpté, propriété secrète de ce grand-père disparu.

L’instant de voir est fulgurant et vient saturer la vision de la petite fille.

À ce donné à voir étrange, hors sens, ce qui fait réponse dès le lendemain matin, c’est qu’elle dit ne plus pouvoir ouvrir les yeux !

Durant la nuit qui sépare ces deux moments, un travail de di-vision s’est élaboré : là où la présence de l’objet bouchait l’absence dans le réel, le sujet ferme les yeux pour la recréer ; seule modalité de soustraction sur laquelle la petite fille a prise. L’objet avait surgi à la place de la castration et c’est avec son corps, paupières closes, que le sujet opère une schize qui préserve celle-ci.

Au matin, les adultes s’affairent vainement autour d’elle avec une légère inquiétude, ne parvenant pas à lui faire ouvrir les yeux. C’est le grand-père paternel qui, dans l’après-midi réussit à obtenir un dessillement, opérant sans le savoir un déplacement : « Regardez la belle poupée que je viens d’acheter ! », dit-il à voix haute en brandissant le jouet. La cécité opportune cesse instantanément.

La trouvaille du petit sujet, en forme de défense, avait signalé un « j’en ai trop vu !»

Dans l’après-coup de la passe, cette anecdote surgit avec tous ses reliefs et il serait possible de dire que la petite fille, déjà en butte au savoir mortifiant, phallique, ne pouvait voir-ça !

L’objet qui était apparu avait incarné la jouissance opaque de ces jeunes hommes et, sur un mode transgressif, avait déterré le grand-père maternel et réveillé sa propre jouissance.

Le grand-père paternel fit en revanche tomber la défense en suscitant le désir ; désir orienté vers une poupée comme métaphore acceptable du phallus ! Il amena la petite fille à consentir à se laisser abuser par cette poupée, à être regardée par elle.