Politique
  • 5 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Faisons les myopes !, par Jacqueline Dhéret
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Sur les champs de courses, on affuble les chevaux d’œillères afin que leur regard, rivé sur la ligne finale, ne se laisse pas distraire.

« Je rêve, écrit Jean-Marc Adolphe, rédacteur d’un numéro de Mouvement[1], d’un monde sans œillères […], d’un théâtre où les interprètes regarderaient de près les spectateurs. »

À cette perspective qui ne fait plus du public un trou noir, le metteur en scène Olivier Py objecte que lui même fait plutôt le myope : « Les yeux vissés sur le présent, je ne vois pas toujours où dans mon parcours s’inscrit une pièce, mais je la fais ». Il y a dans cet échange, qui date de 2008, un écho du passage de l’œil absolu au Drone World, dont Gérard Wacjman[2] nous parle avec excellence. Il se pourrait qu’aujourd’hui le regard ne soit plus derrière le rideau qui cache la scène. Il se pourrait que ce soit l’œil qui nous regarde.

Les Journées de l’ECF sont un espace public, on y discute, on y échange, ce qui suppose de croire dans la parole qui éclaire et dessine aussitôt une part d’ombre. Mais quand la parole se généralise, quand elle devient informative, communicationnelle, obsédée de technique et de maîtrise, une suspicion se propage : n’est-elle pas jeu de dupes ?

Considérons le paradoxe souligné par J.-A. Miller dans Le Point[3] au moment de l’arrestation aux USA d’un homme que les Français voyaient alors comme leur futur président : lorsqu’une chose est dite, écrivait alors J.-A. Miller, elle se met à exister ; avant, elle n’existe pas. Alors, l’objet sort de l’ombre et l’intrus entre dans les maisons. À l’échelle de l’opinion, pour un temps, interprétait-il, le langage est emporté : on se téléphone, on parle, chacun y allant de son incrédulité ou de ses indignations.

Et si cette défense, qui convoque le voyeurisme, était réponse à un moment d’irréalité, tels qu’en provoquent, dans la civilisation, les changements toujours imprévisibles de ce que Freud nommait le régime libidinal d’une époque ? Ce que l’on croyait acquis s’obscurcit, suscitant aussi bien étonnement, désorientation que révolte.

Doit-on montrer à tous ce qui n’est pas encore un délit ? Chacun doit-il écrire, s’exprimer sur sa propre vie, dès lors qu’il est, qu’il fut un personnage public ? Cette question dit, à notre insu, qu’il n’y a pas de vie sans secrets, sans tabous. Ainsi Cécilia Attias dans son autobiographie qui se veut « sans fard », Une envie de vérité, croit-elle que tout pourrait se dire ? Ce serait oublier que le langage est créateur et que la transparence n’existe pas. Disons qu’à l’époque de l’information généralisée, chacun est invité à affirmer son exception ; il est donc logique que les modes de jouissance s’exposent : « Moi, je m’en fiche, j’assume ! » On s’aperçoit alors que certains surmois sont défaillants, par exemple celui de l’homme qui « voulait tout » comme en témoigne si bien le film de Gérard Miller, et l’on s’amuse de ce que certaines ex-grandes dames sachent encore dompter les regards.

Se raconter est à la mode : J. Halliday se confie à une romancière, l’autobiographie cachée de Françoise Giroud captive, pour un temps très bref ; Roland Giraud, dans un ouvrage « très personnel », se confie « en toute liberté », Zlatan Ibrahimovic fait de même. Et d’autres !… La profusion de ces « auto-quelque chose » masque à l’évidence ce qu’elles prétendent révéler. Il y a ce qui se montre, l’apparence, ce qui se tait, et le reste.

L’autre, le semblable est toujours perçu avec un trou, une tache aveugle. Mais il y a des circonstances où ce montage, qui permet de loger le désir, explose. Du point de vue de notre désir, comme de notre jouissance toujours un peu obscène, chacun de nous est un voleur qui passe en fraude ce qui lui fait horreur.

Rangeons-nous résolument du côté obscur des souffrances humaines qui, cependant, ne sont pas sans pouvoir être élucidées, puisqu’elles impliquent le désir toujours extravagant, hors norme.

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[1] « Pour un monde sans œillères », Mouvement, L’indisciplinaire des arts vivants, n° 49, oct-déc 2008

[2] Wacjmann Gérard, L’œil absolu, Paris, Denoël, 2010

[3] Miller Jacques-Alain, « DSK, Entre Eros et Thanatos », Le Point, 19 mai 2011.