Lumières
  • 5 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Rouge derrière, par Chantal Bonneau
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Dans la nature, c’est la diversité qui prévaut au gré du rythme des saisons. Chez certains animaux, comme les babouins, la couleur rouge du postérieur des mâles exerce sur la femelle un réel pouvoir de séduction. Cette couleur sert aussi, pour certains oiseaux, à mettre en valeur des charmes qui auraient échappé à une femelle ayant la vue courte. Cette donnée éthologique ne relève pas, comme nous pourrions le croire, d’une manœuvre séductrice mais d’un phénomène enzymatique mis en lumière dans un article de Nathaniel Herzberg, paru dans Le Monde du 25 mai dernier[1]. Il fait suite à une publication de la revue scientifique Current Biology et il nous apprend que, si nous ne savons pas pourquoi le rouge attire les femelles, l’explication de ce phénomène existe et elle nous est donnée par Miguel Carneiro de l’université de Porto avec son équipe et par Nick Mundy de l’université de Cambridge. Ils ont, en effet, isolé dans deux espèces d’oiseaux, un gène codant une enzyme qui convertit des pigments jaunes de leur alimentation en rouge. Point de séduction dans l’affaire mais le mariage d’un pigment et d’une enzyme !

M. Carneiro a comparé les gènes d’un canari jaune avec ceux d’un canari rouge issu d’un croisement avec un chardonneret rouge. Son collègue anglais N. Mundy, quant à lui, a remarqué de son côté que, pour deux diamants mandarins, c’est l’oiseau « naturel» qui a un bec rouge et le mutant qui arbore un bec jaune. Leurs observations les conduisent à formuler que le changement de couleur s’opère au niveau du gène CYP2J19, et son enzyme associée P450.

Comment ont-ils fait ? En suivant le parcours des bêtacarotènes et le passage du jaune au rouge. Pour N. Mundy, la conclusion est la suivante : « les pigments jaunes sont absorbés par l’alimentation, surtout les graines. Ils passent dans le sang et c’est dans le bec que s’opère la réaction. » Ils sont ensuite déposés sur les plumes. Ce même gène s’exprime aussi dans la rétine de tous les volatiles pour améliorer la vision des couleurs. Enfin, l’enzyme P450 aurait des propriétés antitoxiques. Cette merveilleuse enzyme serait ainsi une enzyme à tout faire que l’on rencontrerait dans de nombreuses espèces de volatiles. Mais the last but not the least, N. Herzberg, à la fin de l’article, reprend les propos du biologiste anglais, Nick Mundy, qui se demande : « Et si derrière le rouge, c’était la capacité de résistance aux infections qui séduisait la femelle ? » – ce fameux « signal honnête »[2], qui renseigne la femelle sur l’aptitude du mâle à remplir sa fonction de mâle propre à l’espèce. Loin des examens prénuptiaux, des incertitudes de la rencontre amoureuse, d’un seul coup d’œil, la belle, par le rouge flamboyant avertie, n’aura qu’à se laisser entraîner vers des amours enzymatiquement satisfaisantes. Quand la chimie remplace l’alchimie mystérieuse des regards qui se croisent, nous ne pouvons que nous réjouir de ne pas manger que des graines !

J46-Lumières-Bonneau

[1] Herzberg N., « Comment le rouge vient aux oiseaux », Le Monde, « Science & Médecine », mercredi 25 mai 2016, p. 7.

[2] Herzberg N., Ibid.