Police, Prison
  • 5 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur « Scènes… de crime. », par Alexandre Gouthière
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Lorsque la psychanalyse conduit à rencontrer des enquêteurs du domaine judiciaire, elle nous enseigne sur la valeur fondamentale de l’objet regard dans ces pratiques, où la dimension de la « scène » prend une place centrale.

À cet égard, les spécialistes des scènes de crime auprès desquels je travaille, m’ont appris en quoi l’enjeu psychique majeur de leur exercice consiste à réussir à regarder les scènes morbides auxquelles ils se confrontent comme des objets d’investigations. Autrement dit, il convient, pour se préserver, d’en rester selon eux à l’aperçu d’un matériel de travail que l’expérience professionnelle les aide à mettre à distance, mais dont il leur faut toujours se méfier du pouvoir d’imprégnation. D’ailleurs, la procédure limite souvent l’accès aux scènes de crime, pour des raisons certes techniques (préservation des lieux, des indices…), mais aussi pour éviter le risque de contamination psychique qu’elles comportent, à l’égard de ceux dont la position dans l’enquête ne nécessite pas qu’ils s’y exposent. Certains donc ne regardent pas, souvent par choix, et pour une raison évidente : l’effet de captation imaginaire, auquel ces expériences confrontent.

En effet, il est rare que les choses en restent simplement à la constatation d’un fait, et rapidement les éléments de la scène, apparemment chosifiés par l’artifice des actes techniques à réaliser (prélèvements, relevés de traces…), prennent la forme d’une histoire, qui porte parfois en elle une valeur de tragédie insoutenable. C’est ce que m’évoque le cas d’un patient, qui à la recherche de l’auteur d’une tuerie familiale, s’effondra sur les lieux du drame au moment où il se plongea dans les albums photos de cette famille. Ce sont aussi les moments où, confrontés à la souffrance des endeuillés, à leur regard et leurs implorations parfois, le ou les corps sur lesquels les enquêteurs ont opéré deviennent pour eux des êtres parlés, avec un passé et des liens affectifs auxquels la douleur de leurs proches leur donne un accès intime.

Dans ces expériences, il semble alors que, pour le sujet qui s’y confronte, l’effraction a lieu lorsque se produit un aperçu. L’enquêteur reconstruit par exemple en fantasme ce qui s’est passé subjectivement pour ceux qu’il auditionne, ou il s’identifie à la position des victimes ou des bourreaux, et cela manifestement d’autant plus si la scène met en jeu des enfants. C’est le cas de cette enquêtrice, mère de famille, hantée par la question de savoir ce qu’une petite fille dont elle repêcha le corps dans une rivière ressentit au moment où, jetée depuis la berge par sa mère délirante, elle se noyait sous les yeux de celle-ci. C’est aussi le récit de ce patient, me racontant la reviviscence traumatique d’une scène que lui avait avoué un mis en cause qu’il auditionnait pour des violences envers son nourrisson. Lui-même, père à l’époque d’un très jeune enfant, s’était vu à la place de cet homme fatigué, et happé dans un moment de détresse par la pulsion qu’éveillait en lui l’intimité de ce petit corps qui appelait de manière lancinante une réponse toujours inadaptée. C’est enfin le cas de cet enquêteur assailli par la certitude d’être inutile, après s’être retrouvé sans recours, face au vide vertigineux de n’avoir rien à répondre à une mère éplorée, qui le sommait de lui expliquer les circonstances de l’incendie dans lequel venaient de périr ses enfants.

Ainsi, la clinique de ces expériences recèle un véritable jeu de regards où le sujet commence par « voir », mais où il se retrouve rapidement en position de « se voir », et d’« être vu ». À partir de là, il n’est pas rare que la jouissance s’insinue violemment dans son expérience, et que les choses se compliquent. Il est alors remarquable que ce phénomène a souvent lieu lorsqu’un élément signifiant entre en jeu en arrière-plan. La « scène » le devient alors dans son acception psychanalytique. Elle prend un sens particulier pour le sujet qui s’y confronte, un sens-joui, qu’il éprouve jusque dans son corps. Cet aperçu vient satisfaire à son insu un élément pulsionnel caché qui, dès lors, ne le laisse plus tranquille et précipite sa décompensation.

Face à ces expériences traumatisantes, dans lesquelles le sujet est littéralement submergé après-coup de significations qui insistent autant qu’elles le fascinent (images, paroles, sensations), il y a alors un levier qui consiste pour l’analyste à extraire des signifiants autour desquels ces significations vont pouvoir s’ordonner. Dans cette entreprise, l’éthique de la psychanalyse, centrée sur « le repérage de l’homme par rapport au réel »[1] et l’apport de Lacan sur le rapport fondamental du sujet à l’objet regard comme objet a, sont d’un grand secours. Ils permettent d’introduire pas à pas le sujet à la question de ce qu’il rencontre radicalement dans cette expérience, et de l’aider à nommer la jouissance à l’œuvre chez lui dans l’instant même de cet aperçu.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre vii, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 21.