Londres
  • 8 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Panopticon à l’anglaise, par Thomas Rathelot
  • -

À la fin du XVIIIe siècle, le philosophe Bentham imagine un nouveau type d’architecture carcérale. Au centre de son panoptique, le maître voit tout mais son regard reste caché de la vue des sujets qu’il soumet. Dans un article paru précédemment dans Matuvu, Jonathan Leroy nous rappelle que le modèle panoptique ne se restreint pas à l’architecture carcérale et évoque « le regard de Bentham pour tous ! »[1]

C’est dans une succession de plans d’économie que la psychiatrie anglaise a été profondément modifiée à partir des années 90. La majorité des lits hospitaliers ont été fermés et les prises en charge ambulatoires intensives privilégiées (non sans une certaine créativité d’ailleurs).

L’hôpital est resté le lieu d’accueil des patients les plus dangereux pour eux-mêmes ou pour autrui, ceux pour qui aucune rencontre n’avait été possible sur l’extérieur. Gérées par des managers, les missions de l’hôpital se sont recentrées sur une gestion pragmatique de ces patients à risque.

Lors de ma visite du St Georges hospital à Londres, je me souviens de l’invariable réponse à mes questions sur l’organisation des soins hospitaliers : « it is for security reasons ». Quelles que soient les orientations théoriques des soignants ou leurs bonnes intentions de soins, l’ensemble du dispositif hospitalier semblait mettre le focus sur la sécurité et le contrôle du risque (suicidaire ou violent).

C’est dans ce souci pragmatique que les nouvelles unités de soins intensives (qui accueillent les patients agités) ont été récemment construites. Un seul infirmier peut surveiller, grâce à des caméras, plusieurs patients isolés dans des chambres fermées. Il peut également, s’il le juge utile, éviter tout contact en distribuant des consignes au micro et donner des médicaments par une trappe. Le temps de la rencontre n’est plus au centre du concept de soin, et est peu à peu remplacé par la gestion du risque et de la dangerosité potentielle. La possibilité de tout voir devient une nécessité pratique.

Passé ce stade « d’accueil », le patient est admis dans une unité où là encore le modèle de la transparence est au centre du dispositif. Le personnel soignant doit pouvoir avoir les patients à l’œil à tout moment, « for security reasons ». Chaque chambre est en partie vitrée, de même que les salles communes et les couloirs. Pour le sujet, il n’est aucun espace où se soustraire du regard de l’autre. En cas d’agitation importante, les chambres de soins intensives sont munies de grandes glaces sans teint, y compris dans les toilettes, plaçant les patients les plus décompensés sous le regard aveugle du personnel soignant.

Si Lacan nous enseigne dans le séminaire XI « qu’il faut être regardé pour voir », comment penser cette pente au « tout voir », pour le bien du sujet ou de la communauté ? G. Wajcman souligne dans son ouvrage L’œil absolu que « plus on voit et moins on regarde », ce qui peut nous éclairer sur la cécité d’une partie de la psychiatrie actuelle à rencontrer les sujets qu’elle voudrait traiter.

[1] https://www.lobjetregard.com/2016/07/07/le-regard-de-bentham-par-jonathan-leroy/