Danse
  • 8 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Pourquoi dansez-vous Mr Gaga?, pr Yvon Bernicot
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Le récent documentaire de Tomer Heymann, Mr Gaga, sur les pas d’Ohad Naharin[1], éclaire le parcours du chorégraphe de Tel-Aviv né en 1952, mêlant archives familiales, interviews ou extraits de spectacles de la Batsheva Dance Company depuis 1990.

La Gaga dance

Un jour, Ohad Naharin n’a pas pu se relever sur scène. Son corps, fatigué de chutes répétées, s’est dérobé. Il a alors inventé une nouvelle façon de se mouvoir, sans guère d’amplitude d’abord, et une autre approche de la chute, l’enjeu étant de s’abandonner à la gravité. La Gaga dance tient encore du processus de guérison, elle est pratiquée dans le monde entier, s’adressant à tous, néophytes ou danseurs confirmés. Elle est aussi le nom de son art chorégraphique.

Mr Gaga, c’est le nom que lui donne le réalisateur. Ohad Naharin a puisé ce signifiant gaga dans sa langue d’enfant, le premier mot qu’il a prononcé, au bord du babil (en hébreu le nom d’un petit rongeur). C’est un signifiant de sa lalangue que cet artiste livre avec pudeur sous l’œil d’une caméra elle-même discrète.

Alors, pourquoi dansez-vous Mister Gaga? À cette question d’un journaliste, il répondit qu’il avait un frère jumeau autiste que seule sa grand-mère réussissait à sortir de sa position de retrait en dansant devant lui, et qu’à la mort de celle-ci c’est lui qui avait pris le relais. Sauf qu’il n’a pas de frère. « C’est l’invention qui est la réponse » dit-il. Cette story est une provocante fiction par où se faufile la vérité de son art, inventer pour dessiller notre regard.

Chut ! de la voix et chute du regard

Quatre danseurs en costume noir, assis en rang sur des chaises, dos au public. Ils miment une masturbation – même de dos c’est assez explicite. Brusquement, ils se retournent et on les voit astiquer frénétiquement un fusil-mitrailleur. Le rire succède à la gêne, rire pourtant stoppé net quand un bruit de rafale troue le silence. Elle fige brusquement danseurs (et spectateurs), une vache tombe au fond du plateau, mais c’est le rire qui est retombé.

Ohad Naharin, qui vit en Israël, ne convoque le voyeurisme qu’en apparence. Dans ces trompe-l’œil en cascade, où l’œil est trompé pour le regard, c’est le réel de la guerre qui se dévoile. Un pas, un pas unique, fait pivoter toute la scène et la métaphore de l’arme-phallus tourne court. Le bruit des armes « est le gouffre où le silence se rue »[2]. Le chut ! de l’objet-voix fait chuter l’objet-regard. La gaga dance n’est pas tant un gag qu’un usage de la gravité, de la chute, celle qui fait de la danse contemporaine moins une élévation qu’un Skbeau renversé, vers le réel. Ce qu’on croyait voir chute, vache !

Au jubilé des cinquante ans d’Israël, devant un parterre d’hommes d’états du monde entier, alors que la cérémonie est retransmise en direct à la télévision, ses danseurs refuseront de monter sur scène. En cause, la censure qui eût voulu que les corps soient moins dénudés. C’est encore comme opacité que le réel se dévoile, le nu garde sa valeur de subversion, pas tant du côté de tout montrer (rien à voir ici, le spectacle fût annulé !) que de dénuder le regard du censeur. Des manifestations géantes viendront donner une forme citoyenne à cet événement et feront d’Ohad Naharin un combattant de la paix.

Si tout ne peut pas se dire ni se voir, il est possible de montrer l’aveuglement, c’est l’art et même l’arme de cette Gaga dance que ce remarquable documentaire nous fait découvrir.

[1] Heymann T., Mr Gaga, sur les pas d’Ohad Naharin, documentaire, 2015.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 17 mars 1965, inédit.