Théâtre
  • 13 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Du jamais vu !, par Isabelle Fauvel
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Dans la mise en scène de Dominique Pitoiset[1] de Cyrano de Bergerac, alors que vous prenez place dans ce temps où vous croyez « penser à vos petites affaires »[2] à l’abri des regards, avant le moment sacré de la pénombre, la lumière crue de la scène vous happe. Un décor dénudé vous accroche, c’est inattendu : une salle de réfectoire d’hôpital psychiatrique et sur l’avant-scène dans un fauteuil, un homme est assis dos au public. Apparaît uniquement le haut de son crâne rasé avec une cicatrice rouge sang, vous êtes saisi d’emblée, délogé.

L’homme est face à la scène comme vous, son fauteuil est sur le bord de la rampe. Dans un effet de miroir et désappointé, vous vacillez, vous cherchez un point d’assise. Vous vous retournez et vous voyez le spectateur logé derrière vous, de qui vous-même étiez, l’instant d’avant, face cachée. Dans cet instant de voir, désinstallé, une gêne vous attrape. La salle de spectacle devient omnivoyeuse. Dans cet entre-deux, ça vous regarde, inquiétante étrangeté :

côté pile, reflets infinis de dos en cascades et côté face, l’énigme.

Cet homme sur ce seuil entre scène et public, est-il mort ou vivant ?

Est-il enfermé dans cet hôpital comme Antigone enterrée vivante dans son tombeau ?

Ce crâne blessé ne vous quitte plus des yeux. Dans ce décor dépouillé, le rideau déjà levé, le drame est antérieur à vous, la pulsion de mort rode.

Le désir est captivé parce que ça vous déroute. Vous attendiez les chapeaux parés de plumes, des épées argentées, car Cyrano colporte avec lui une imagerie d’Épinal. Le texte était établi au bout de la langue « Mon nez, un cap… ».  Le ronron est débouté.

En arrière-scène, il y a ces portes battantes d’hôpital ajourées de fenêtres, lieu par où vous supposez que d’autres comédiens vont apparaître et disparaître. Sur ce seuil, sur ce fond d’absence, de silence et de la présence de cet homme inanimé, vous attendez. L’invisible s’impose. Cette embrasure vous tient jusqu’à la fin de la pièce car c’est par là que se franchiront et se succèderont les actes de la pièce. De temps en temps, les comédiens sortis de la scène regarderont par le carreau de la porte, curieux de ce qui se passe sur scène quand ils ne sont plus là, car ce Cyrano est un homme libre, briseur de routine. Le suspens est rythmé par les battements de porte et vous êtes aux aguets, épié : qui regarde, tapis derrière la lucarne ?

La tension se situe entre angoisse et désir. Une présence insaisissable vous regarde et vous échappe.

Vous êtes réveillé, qui plus est avant que cela se joue. En haleine de peur de rater la rencontre et pourtant, cela se produit car, ici, « tout le monde est fou[3] » et vous rappelle « l’inadéquation du réel et du mental[4] ».

Dans ce contexte, vous entendez la jouissance en jeu, dans le texte d’Edmond Rostand. Cyrano est ironique, dénonce les semblants. Avec la tirade des « non merci »[5] advient le temps de comprendre. Le refus de croire, porté à son incandescence, brûle les ailes. Ici, les mots d’amour seront dits par l’intermédiaire de Skype. Cyrano trompe l’œil de Roxane avec pour appât la beauté de Christian qui parlera à Roxane sous la dictée de Cyrano. « L’amour c’est donner ce que l’on n’a pas[6] » mais Cyrano ne veut pas perdre car il a le nez laid. Le verbe est un asile qui lui sert à se cacher la face. Son angoisse est liée à son rapport « à un instrument qui défaille[7] ». Elle l’aveugle. La chute d’une poutre lui fend le crâne. Son goût pour la liberté lui a fait des ennemis. C’est ainsi que se conclut le mythe de Cyrano par Edmond Rostand. Mais dans cette mise en scène, le moment de conclure s’ouvre sur l’équivoque. La poutre est toujours dans l’œil, dit-on. Le complot est fait de langage. Ici, l’impact des mots percute le corps. Ce crâne « fêlé » est-ce le fruit d’un délire ? Est-ce la marque d’une automutilation ? Est-ce l’image de la perte et de la séparation, symbolisée sur le crâne?

L’intranquillité est au rendez-vous jusque la fin de l’envoi, ça touche ! Philippe Torreton fait vibrer le texte. Avec lui, il résonne. Il vous l’adresse sous forme de question : « Et vous, que pensez-vous de cela ?[8] »


[1] Rostand Edmond, Cyrano de Bergerac, mise en scène de D. Pitoiset, Théâtre de la Porte Saint Martin, le 7 mai 2016.

[2] Lacan J.,  Le Séminaire, livre vii, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, p. 294.

[3] Lacan J., « Journal d’Ornicar ? », Ornicar ?, n°17-18, 1979, p. 278.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Choses de finesse en psychanalyse » (2008-2009), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, cours du 12 novembre 2008, inédit.

[5] Cf. http://www.dailymotion.com/video/x22y4ry_tirade-des-non-merci-cyrano-de-bergerac-2014_creation

[6] Lacan, J., Le Séminaire, livre viii, Le transfert, Paris, Seuil, 2001, p. 150.

[7] Miller, J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’angoisse de Jacques Lacan »,  Revue de la Cause freudienne n°58, Paris, Seuil, octobre 2004, p. 86.

[8] Cf. https://www.franceinter.fr/emissions/studio-theatre/studio-theatre-16-mai-2014