Rome
  • 13 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Regard à l’italienne, par Céline Menghi
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 Rétrospective sur la naissance du néoréalisme.

Le film de Vittorio De Sica de 1943, Les enfants nous regardent, inspiré à la fois du roman Pricò de Cesare Giulio Viola et du film Obsession de Luchino Visconti, marque un virage dans le cinéma italien : de la comédie aux drames des petites gens à travers la guerre. De Sica inaugure une série de films dédiés à l’enfance comme Sciuscia et Le voleur de bicyclette.

D’ailleurs, dans la situation actuelle, avec une Italie divisée entre « la grande vitesse » du Nord et « la voie unique » du Sud, le « néoréalisme » a l’air d’avoir perduré jusqu’à nos jours où le réel à l’italienne se répète, lorsqu’on voit les tôles distordues des deux trains accidentés au milieu des oliveraies dans les Pouilles…

Pricò, cinq ans, vit dans un quartier populaire de Rome. Il observe – Freud ne croyait pas en l’innocence infantile – la dislocation de sa famille par la relation de sa mère avec un autre homme. Pour lui éviter un traumatisme, son père le confie à sa tante qui gère une maison de couture. Cependant l’enfant entend les bavardages troublants des ouvrières – nous savons avec Lacan qu’il suffit « d’un bruit de feuilles » pour que surgisse le regard et avec lui « le sentiment de honte ».[1]

Alors son père l’envoie chez sa grand-mère à la campagne, mais l’ambiance y est hostile. Pricò tombe malade et on le renvoie chez lui. Apparemment repentie, la mère obtient le pardon de son mari et revient dans la famille. La petite famille part en vacances à Alassio, mais, pendant que le mari se rend à Rome pour son travail, la relation des deux amants reprend sous les yeux de Pricò. Ce dernier tente de fuir chez son père à Rome au risque de passer sous un train… jusqu’à ce que les policiers le rattrapent.

La curiosité des gens scande le drame : tantôt dans la copropriété de Rome, tantôt sur la plage d’Alassio, les commentaires cyniques sur les vicissitudes de la famille vont bon train – les bavardages, comme les feuilles, font surgir le regard de tous et de toute part, sous le regard de Pricò. Quand la femme abandonnera le domicile conjugal, son mari se suicidera et Pricò finira dans un collège. Il refusera d’embrasser sa mère quand elle lui rendra visite.

Qu’est-ce que regarde Pricò ? Il regarde deux choses qui le regardent, toutes deux interdites dans le cinéma du vingtième siècle : tout d’abord l’adultère féminin – en Italie il sera considéré comme un délit pour la loi jusqu’au 19 décembre 1968. Il fut jusqu’alors considéré comme une marque de jouissance interdite, une sorte de « lettre écarlate » qui exposait la femme à l’infamie, au regard de tous. Ensuite la faiblesse paternelle – le cocu, lui aussi, tombait sous les regards par manque de virilité selon l’idéal fasciste. À cause de la censure, le film aura deux fins, l’une, qui subsistera, dans laquelle Pricò renie sa mère, l’autre selon laquelle il la revoit et lui pardonne.

Le « regard » de Pricò, équivaut à celui du « Père céleste » dans le roman de Hawthorne. Il fait la lumière sur l’échec de l’idéal selon lequel l’emprise de l’œil préside à la « fonction régulatrice de la forme ». En effet, comme dit Lacan, « […] je ne vois que d’un point mais, dans mon existence, je suis regardé de partout. »[2] Dans la solitude du collège, Pricò choisira d’annuler le /échapper au/ regard qui a pris trop de « corps » à cause « de la fonction de l’existence d’autrui »[3] : le nous dans l’expression « les enfants nous regardent ».


Traduction : Élisabeth Gurniki

[1] Lacan Jacques, Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 79-80.

[2] Ibid, p. 69.

[3] Ibid. p. 80.