Souvenirs
  • 13 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur « Retenir les chevaux », entretien avec Hervé Lassïnce
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Hervé Lassïnce est photographe et comédien. Il a récemment été exposé au Festival International de la Photographie à la Villa Noailles. 

Son projet intitulé « Mes frères » rassemble des portraits d’amis, d’amants et, au-delà de l’amour porté aux modèles, c’est un projet qui semble avoir une portée « politique ». C’est une autre dimension de sa pratique que nous abordons ici avec lui : celle qui a trait à la place du souvenir dans son travail. 

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Vous souvenez-vous des circonstances précises dans lesquelles vous avez commencé la photographie ? 

Hervé Lassïnce : J’ai réellement commencé la photographie autour de mes trente ans. À ce moment-là, je sortais avec un garçon, très beau. Il se trouve que nous avons beaucoup voyagé ensemble, pour le travail et le tourisme. Et lors de ces voyages, au lieu de photographier des paysages « seuls », je lui demandais de se mettre dans le champ. Et puis je me suis rendu compte que c’était encore plus beau de le photographier seul, lui, sans le paysage. L’intimité des scènes de la vie quotidienne est alors venue au premier plan. Je le voyais par exemple dans une chambre d’hôtel sous une belle lumière, en train de mettre une chaussette, et c’était beau. Avec le recul je pense qu’il y avait quelque chose d’immédiat qui guidait mon geste, et qui était sa beauté, mais je pense aussi qu’il y avait une volonté inconsciente de pérenniser quelque chose qui était condamné à disparaître. Si je n’établis pas de continuité entre cette circonstance et la poursuite de mon travail de photographe, je dirais cependant que la trace que cela a laissé réside dans l’importance du moment d’intimité qu’il saisit. Après notre séparation, j’ai continué à photographier de la même façon mes autres petits amis, et j’ai étendu le concept à beaucoup de gens qui m’étaient chers.

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Vous faites des portraits d’amis, d’amants, de couples et de groupes. Dans l’amitié, l’amour et la solitude, c’est à chaque fois une autre dimension du souvenir qui est convoquée ?

S’il y a une dimension nostalgique où, dans ma photographie, le souvenir est convoqué, c’est malgré moi. Je ne cherche pas à faire dans mon travail la geste élégiaque d’un groupe d’amis, même si je dois bien reconnaître la particularité de mon propre rapport au souvenir. Je fais partie de ces enfants qui gardaient tous les prospectus des musées, tous les tickets de cinéma, toutes les cartes postales… J’ai commencé dès mes six ans. De même, à partir de seize ans, je me suis mis à collecter les agendas dans lesquels je notais à peu près tout ce que je faisais, même, et surtout, après coup. C’est encore inexplicable pour moi. Pour beaucoup de gens, un agenda sert à noter un rendez-vous et lorsque le rendez-vous est passé, c’est terminé. Pour moi c’était différent. À quelle fin je ne parvenais pas à me débarrasser de ces choses, je l’ignore, mais c’était ainsi, et j’ai conservé deux cartons de ces choses dont je parle. Je faisais partie de ces gens qui éprouvent le  besoin de garder des preuves matérielles des choses qu’ils ont vécues – bien que je n’aie par ailleurs aucune nostalgie de mon enfance. La conservation de mes photos a remplacé tout cela. Mes photos constituent désormais les seuls souvenirs matériels qui m’importent vraiment.

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Au-delà de la preuve d’existence, ce sont aussi de purs moments de vie que vous photographiez. Passe, dans l’image, l’insolite du mouvement qui anime le corps. 

C’est vivant, mais c’est aussi, et paradoxalement, je crois, assez mélancolique. La vie qui anime le corps et se fige appelle irrémédiablement une idée de la mort. C’est pourquoi la mélancolie est si présente dans les moments pourtant joyeux que j’attrape. On y pressent que quelque chose vient de se passer, ou va se passer. Par exemple parce qu’on vient de faire l’amour, ou parce que quelqu’un est en train de plonger dans l’eau. On sent qu’il y a un moment de suspension, un avant ou un après, un entre-deux.

Ce mouvement que vous imprégnez aux corps que vous photographiez fait penser à Jacques-Henri Lartigue, mais dans une toute autre perspective : la photographie l’a aidé à oublier le présent et ses tragédies. En 1942, il est à Courchevel et photographie ses amis hilares en train de faire du patin. C’est beau et gênant à la fois. De votre côté, l’inscription dans votre époque est prégnante, du fait de la dimension politique de votre travail. Peut-être pouvez-vous en dire quelques mots. 

Le projet qui s’intitule Mes frères procède d’une réécriture « politique » de la famille. Ce titre polysémique renvoie d’abord au fait que les garçons que je photographie sont, pour la plupart, homos comme moi, et qu’ils forment, à l’image des brothers afro-américains, quelque chose comme une communauté. Et d’autre part, il y a la dimension plus large d’un portrait de famille qui finirait par englober les hommes, les femmes et les enfants que je fréquente. Je crois aussi à une dimension spirituelle de la fraternité. J’ai envie d’y croire, en tout cas. Mais, d’une certaine façon, les deux dimensions, spirituelle et politique, de la fraternité, se recoupent en ce point que j’aime appeler la « subversion de l’hypernormalité ». Cet oxymore pointe l’idée que mes photographies, en présentant de manière anodine, banale, quotidienne, des situations qui passent encore comme scandaleuses pour beaucoup, tentent de faire accepter, avec des couples de garçons, une autre version de l’amour, ou au moins de la sexualité. Si la nostalgie et le souvenir peuvent être associés à la réaction, de mon côté ils travaillent aussi à l’inscription d’une nouvelle norme au sein de la société.

Vous photographiez donc votre famille d’élection. Que pouvez-vous nous dire des souvenirs qui sont attachés à votre autre famille, celle dans laquelle vous êtes né ? 

Quand j’étais enfant et adolescent, je me rappelle que mes parents ont été dans cette mode très années quatre-vingt consistant à ne pas faire développer les photographies sur papier mais en diapositives. Nous nous réunissions, mon frère, mon père, ma mère et moi pour les regarder, projetées en grand sur un mur du salon. Pour les commenter aussi, abondamment, pour convoquer les souvenirs associés à chaque image. Je connais ces diapositives par cœur et aujourd’hui encore j’adore les regarder. Je suis fasciné par ce que ces images semblent raconter de mon enfance. J’y ai toujours l’air d’un enfant joyeux, heureux de vivre, jamais renfrogné. C’est le souvenir mensonger que la photo encadre, et du hors-cadre surgissent des souvenirs parfois plus sombres.

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Quels sont vos meilleurs souvenirs ? 

J’adorais la période de Noël. Et j’aimais aussi la douce nostalgie du mois de juin, quand les jours deviennent beaux, et longs, et que nous réalisions que nous ne nous ne reverrions peut-être plus. C’est ce moment charnière où dans votre tête vous essayez de « retenir les chevaux ». J’avais besoin de garder pour moi une trace mentale de ces moments, et de ces camarades dont j’anticipais déjà la séparation. Je jouissais dans ces moments-là de quelque chose de fort, dont la beauté résultait de la tristesse qui y était mêlée. Le mois de juin de ma Terminale a bien cristallisé cela pour moi, il s’associe à un des moments les plus forts de ma vie : le jour de la toute dernière épreuve du bac, l’épreuve de mathématiques, qui marquait ainsi la fin des épreuves, la fin de la Terminale, du lycée et d’une scolarité tout entière. Une fin tout court… L’une de mes meilleures amies venait tout juste de mourir. J’avais appris sa mort entre deux épreuves. Et enfin, ce jour-là était la Fête du Cinéma et je partais rejoindre mon meilleur ami dans le Quartier latin pour aller voir Le Silence des agneaux, film qui m’avait bien impressionné. Et quand je descendais la grande rue pour aller de mon centre d’examen au métro, je pensais à tout ce qui m’attendait, et à tout ce qui disparaissait. Ce chemin, et ce cheminement intérieur, je m’en souviendrai toute ma vie. À ce souvenir de jeune homme je pourrais ajouter un de mes meilleurs souvenirs d’enfance, lorsque mon père m’a emmené au cinéma voir Les Aristochats. Ce jour-là, à l’école, nous avions étudié le système de table de multiplication par cinq. J’étais plutôt mauvais en maths et je revois mon père prendre la peine de m’expliquer patiemment la leçon, avant que nous allions au cinéma. Il a rarement été aussi patient avec moi ! Ça, c’est un très bon souvenir…

Dans les deux souvenirs que vous évoquez, il y a une équivoque : entre les maths, et ce qui touche au regard : celui qui mate… 

Oui, c’est vrai (rires) ! J’adorais les maths, mais j’étais très mauvais. Mon père s’acharnait sur les maths et vénérait les ingénieurs. Il disait : « les maths, ça te servira pour tout et tout le temps ». Contrairement à ce qu’il disait, ça ne m’a jamais servi à rien !