En bikini
  • 15 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Fillettes en uniforme !, par A. Aromi et J. de Halleux
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– En uniforme ! Anna, comme moi, l’uniforme que tu portais à l’école a laissé des traces sur le corps.

– Bien sûr ! Dans une école de religieuses, l’uniforme faisait partie de l’éducation du corps au sens de sa mortification, de son uniformisation (littérale dans ce cas), voire de sa disparition. Là, c’est le corps comme siège des sensations, des passions qui est atteint… Mais comme tu le dis très bien, impossible d’uniformiser le tout du corps : il y a toujours ce qui échappe, ce qui ne disparaît pas. Alléluia !

– Tu t’es cassée la tête pour savoir comment être une femme – d’abord en uniforme !

Tu tirais tes chaussettes au maximum sur les jambes, il fallait qu’elles montent le plus haut possible afin de réduire l’écart de chair apparente entre la chaussette et la jupe. N’est-ce pas ?

– Oui, maintenant ça fait rire, mais je souffrais d’une honte terrible de mes jambes. Mon grand-père rigolait souvent avec mes « piernas de serrín », jambes de sciure (équivalent des poupées de chiffons remplie de grains ou de tissu), semblables à celles des anciennes poupées de porcelaine qui avaient les extrémités faites de tissu rempli de sciure… tellement mes jambes étaient droites et sans forme. Heureusement il ne le disait pas de ma tête !

– J’espère bien ! Mon uniforme – très semblable au tien – me gênait aussi. Je ne comprenais pas ce discours qu’on nous tenait : « effacer les différences ». Je ne comprenais pas parce que je ne voyais que des différences. L’uniforme les accentuait parce que, du coup, c’était la diversité des corps qui surgissait. Il me semblait que l’uniforme nous rendait indécentes, trop visibles.

– C’est exactement ça ! Tu fréquentais aussi un établissement de religieuses ? « Avec l’uniforme,  la difformité se faisait trop visible », je crois qu’on ne peut mieux dire.

– Oui. Et c’est drôle ! Les chaussettes sont manifestement l’objet le plus amovible de l’uniforme, toujours raide, puisque je tire-bouchonnais les miennes jusqu’à l’os de la cheville. Mais je ne cessais de devoir les remonter sinon on me remontait les bretelles ! Et dès qu’on ne me voyait pas, je les faisais coulisser à nouveau le long de mes jambes jusqu’aux chaussures.

Ce que nous éprouvions, c’est ce rapport tellement intime du corps au vêtement.

Que pourrais-tu me raconter encore sur ton rapport aux vêtements à cette époque où nous étions obligées de porter l’uniforme ?

– Bien sûr, les anecdotes ne manquent pas, étant donné que l’uniforme pouvait se modifier (dans une certaine mesure) quand les garçons apparaissaient… Le plus amusant, c’est ce que peut donner la machinerie de l’inconscient quand il rassemble tout ça en faisant une sorte de Witz. Adulte, mon analyse avancée, je fis un rêve qui, à la fin de l’analyse, se révéla important : un genou. Tout bêtement, le rêve consistait en un genou, un petit morceau de jambe entre les chaussettes et l’uniforme scolaire que j’associais, à l’aide des résonances de la langue, avec une crevette décortiquée (jambe en italien se dit « gamba », et en espagnol « gamba », c’est crevette). Quel labyrinthe !

Le secret de la chose ? Comme d’habitude beaucoup plus simple que le labyrinthe multilinguistique du rêve : la partie de jambe dépouillée, ce petit morceau, qui attire le regard de l’Autre. Le regard de l’Autre qui me faisait rougir de honte, mais que j’imaginais sans arrêt.

– Puisque nous parlons des vêtements, tu m’as aussi raconté que deux fois par an, ta mère prenait un rendez-vous chez la couturière qui te préparait les tenues de la saison. Et ces souvenirs restent vifs ! C’était un moment fort.

Tu me disais aussi qu’aujourd’hui les gens sont mal habillés, qu’ils n’ont plus de tenue. Alors même que les vêtements sont plus accessibles (ils sont même devenus envahissants). On en change « comme de chemise » ! Ils ne durent pas, une mode chasse l’autre. D’une semaine à l’autre, les enseignes proposent de nouvelles collections. Les vêtements auraient-ils perdu tout agalma ?

Je n’en suis pas sûre. En analyse, beaucoup de femmes parlent du rapport qu’elles entretiennent à leur vêtement. L’envie de se vêtir reste liée au désir d’apparaître – d’être autre à soi-même d’abord… Qu’en penses-tu ?

– À une époque où j’arrivais à peine à vivre, Barcelone était connue, parmi les grandes villes de l’Espagne d’après guerre, pour une certaine élégance de ses femmes. L’essor d’une bourgeoisie puissante entrait en ligne de compte, comme les industries textiles proches de la ville. Mais ce qui comptait aussi, c’était le désir féminin de mettre des couleurs dans la triste grisaille franquiste. Le phénomène ne se réduisait pas à la classe moyenne, puisque dans presque toutes les maisons il y avait une machine à coudre,  outil « fabricateur » de rêves très puissants, au moins à certains moments, voire durant des crises. À cette époque, les occasions sociales (et religieuses) de se faire voir bien habillée ne manquaient pas.

À mon avis, s’il y a un problème aujourd’hui, ce n’est pas le pousse à faire de toute consommation un fast-food, même des vêtements, mais c’est davantage la raréfaction des occasions pour activer cet œil qui peut apprécier un style, un détail… Tout ça prend du temps et s’apprécie peu dans l’écran d’internet. C’est aussi ça qu’on écoute dans certaines analyses de femmes. Les femmes s’habillent pour elles mêmes… oui, mais sous un regard autre. Et parfois, quelques-unes préfèrent que quelqu’un en chair et en os les aide à soutenir ce regard bien plaisant.