Luxe
  • 15 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur L’habit fait la femme : le style Coco Chanel, par Camille Monribot
  • -

« La fureur de vouloir éblouir m’écœure »[1] disait Gabrielle Chanel.

Cette « artisan », comme elle se nomme elle-même, a marqué les esprits par son style hors-norme et ses créations révolutionnaires. Elle a rompu avec l’extravagance du début du XXème siècle, considérant que cela « tue la personnalité »[2]. Elle se présente comme une non-dupe de ces « déguisements » qui sont aux antipodes de sa conception de la beauté et de l’esthétique comme traduction de l’honnêteté morale : « J’avais retrouvé l’honnêteté, à mon image j’avais rendu la mode honnête. »[3] Chez Chanel, le vêtement n’a pas la fonction trompeuse du voile, celle de recouvrir le manque de l’objet en se donnant à voir comme objet agalmatique aux yeux de l’Autre, dans un jeu de consentement et de désir. La mascarade féminine, elle n’y croit pas, elle la dénonce.

Elle dénude les corps des femmes mais dans le souci de leur rendre la liberté de se mouvoir[4]. Ainsi, sa « furie créatrice »[5] consiste surtout à soustraire, vider, épurer, couper ce « trop de tout », comme elle le répétera inlassablement à la fin de sa vie, une paire de ciseaux à la main. L’allure de Chanel se loge dans la coupe, donc dans l’ajustement au corps. Elle recherche la plus grande élégance dans le point le plus sobre. Resserrer le nœud autour du trou qu’est le corps pour qu’il tienne par quelques fils, voilà l’enjeu du vêtement comme serre-joint[6], assurer une image, un ego, plutôt que rechercher l’objet ou l’habit qui promet la ménade[7].

Le vêtement qu’elle crée est au-delà d’une symbolique qui fixerait les normes masculines et féminines. Elle ne se laisse pas habiller par l’Autre social et ne s’en inspire en aucun cas. Elle se sert plutôt de son talent comme d’un explosif pour détruire ce qui lui déplaît, dit-elle[8]. Elle a réinventé la mode à partir de son style, ce qui la rend indémodable. La réussite sinthomatique chanelienne n’est cependant pas sans lien avec la question du regard du fait que ses créations ne cessent de défiler aux yeux du monde entier. Dévoiler le point le plus pur de la femme, créer ce qui n’existe pas, et s’en faire un nom, c’est ce qu’elle montre à la scène. Qu’elle souhaite créer un nouveau modèle de femme, qu’elle considère comme réussie la robe qui leur va à toutes, et qu’elle soutienne l’industrie de l’imitation afin que son style soit partout, laisse supposer qu’elle incarne une figure fondatrice de l’ensemble des femmes. Chanel tend à se substituer au signifiant maître de la mode : elle se refuse à s’aliéner à l’image proposée par l’Autre et s’en défend en imposant au plus grand nombre son propre style. Un exercice de maîtrise chez une femme d’exception ?

[1] Morand P., L’allure de Chanel, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1996, p. 175.

[2] Ibid., p. 75.

[3] Ibid., p. 65.

[4] Ibid., p. 30.

[5] Weissman E., Coco Chanel, Paris, Libretto, 2013, p. 80.

[6] Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto n°94-95, janvier 2009, p. 45.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 13.

[8] Morand P., L’allure de Chanel, op. cit., p. 212.