Paris
  • 15 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Se faire disparaître derrière l’image, par Agnès Bailly
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Dans un train, un dimanche en fin d’après-midi, je viens de terminer un livre quand deux jeunes filles visiblement préoccupées prennent place en face de moi. Je crois saisir qu’elles reviennent d’un repas familial. Vais-je entendre quelques échanges croustillants le temps d’arriver à destination ? Or, à peine installées, chacune se rue frénétiquement sur son smartphone, faisant glisser à toute allure ses doigts agiles sur d’innombrables photos, à l’infini.

L’une lorgne jalousement le téléphone de l’autre :

« On est trop mignonnes, là. Pourquoi je l’ai pas, celle-là ? Envoie-la moi !

– Attends deux minutes. »

Mais ça ne peut pas attendre pour celle qui exige manu militari d’obtenir l’image qui lui fait défaut. Pour vite boucher ce manque, elle décide : « Je vais mettre celle-là ! »

La deuxième (qui doute davantage) : « Laquelle tu crois que je mets ? »

Elle n’obtiendra aucune réponse de son amie, toute absorbée dans ses images, son image.

L’urgence absolue pour ces deux jeunes filles est de mettre en ligne leurs dernières photos sur un réseau social, impératif moderne. Pas un mot sur les personnes rencontrées ni sur leurs discussions. À croire que personne ne s’est parlé dans cette famille ! L’événement, c’est bien l’image qui va apparaître aux yeux des autres sur leur « profil », image dans laquelle elles se mirent et disparaissent en tant que sujet.

Quand soudain, quelque chose va faire tache dans leur monde d’images. La première, indéfectiblement rivée à son écran, dit à l’autre sans même la regarder : « Je l’aime pas, la marraine de x… Elle est… Je l’aime pas.  (Silence)

– Ouais, moi non plus, je l’aime pas. »

Et c’est tout. Les mots pour dire s’évanouissent devant la puissance de saturation de l’image. D’ailleurs, celle qui doutait du choix de sa photo est dans l’embarras pour trouver les mots qui vont accompagner son post. Sa copine lui rétorque : « Tu crains ! Tu te prends trop la tête pour écrire ! J’ai mis : “dimanche soir sous la pluie.” »

Vexée par cette critique, la jeune fille se coupe définitivement de sa voisine en se bouchant les oreilles pour écouter sa musique. Jusqu’à ce que brutalement, cette dernière lui arrache son oreillette pour lui dire quelque chose à propos de « celle qui est trop bizarre », avant de s’assoupir presque aussitôt, son téléphone à la main.

Le train arrivait à destination. Je ne saurai rien de plus sur cette autre femme qui les dérange, mais prendrai la mesure de la façon dont un sujet se fait disparaître derrière l’image.