Réseaux
  • 15 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un précurseur inclassable, par Claude Parchliniak
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En 2000, au moment de l’invention du Web et d’Internet, un film belge, Thomas est amoureux, du réalisateur Pierre Paul Renders, dévoile avec clairvoyance et humour ce qui se trame sur les réseaux connectés. La fiction est construite autour d’un visiophone, antique appareil qui relie téléphone et écran. La primauté y est donnée au regard et à la parole.

En permanence sous contrôle, Thomas, agoraphobique classé « handicapé B8 », est traité par le comportementalisme. L’exercice du pouvoir des assurances privées de santé est criant de vérité et d’actualité, coupant les vivres d’un sujet qui ne respecte pas le protocole qu’elles imposent.

Depuis huit ans, il n’a mis le nez dehors, ni laissé entrer quiconque. L’irruption, sur l’écran de son visiophone, de partenaires extérieurs rythme sa vie : son psy, son assureur, sa mère, des femmes, le réparateur de domotique… Il accède au monde extérieur par le même moyen. Le spectateur du film est devant l’écran, à la place du héros que l’on ne voit jamais.

Une succession rapide de séquences fait apparaître ses interlocuteurs. À sa demande, il a des relations sexuelles tarifées par cybersexe grâce à une combinaison connectée. La première séquence désopilante et ironique met en scène le porno et déroule méthodiquement la relation sexuelle. « Bienvenue sur SEXTOON », « Voulez-vous composer une nouvelle créature ? », « Non », « Voulez-vous faire appel à votre dernière favorite », « Oui ». L’image de synthèse surgit. « Bonjour Thomas, j’ai de nouveaux scénarios à te proposer, ça t’intéresse ? » « Oui » « Fais ton choix ». Une liste apparaît. Il choisit : expérience en apesanteur. Le prix est annoncé : 2 € la seconde. Le décor est campé, une voix artificielle exige : « Commencez les préliminaires », « Commencez l’intromission », « Intromission accomplie », « Commencez les mouvements de va et vient », « Orgasme masculin enclenché », « Orgasme simultané, votre attention SVP, orgasme simultané avec ½ seconde de décalage ». Le prix total apparaît. L’affaire est réglée en 1’30.

De plus, sa compagnie d’assurances lui offre une assistance sexuelle professionnelle, remboursée par l’État, via une agence Madame Zoé. Les femmes sont infirmières et suivies psychologiquement… Il tombe amoureux d’Eva, une prostituée pour handicapés qui lui apparaît avec des larmes plein les yeux et l’envoie promener. Les premiers mots du dialogue qui l’accrochent disent : « Ça vous excite les femmes qui pleurent. On se limite au MPF, masturbation, pénétration, fellation. Je suis une pute, médicale, remboursée par les assurances, alors je viens chez vous, on baise et c’est tout », « Personne n’entre chez moi » répond-il. « Vous êtes un B8, les pervers je ne fais pas. Vous savez ce qu’il vous faut ? Une vraie femme dont vous tombiez amoureux ». Aussitôt-dit, aussitôt fait. Enchanté par Eva, il la séduit. Il pourrait même sortir pour la rencontrer…

Ce film montre que la jouissance sexuelle peut faire feu de tout bois, y compris avec le virtuel. Il témoigne également de la contingence de la rencontre amoureuse où se lient ici parole, regard et voix, provoquant la surprise. Le héros s’arrête sur une femme, celle-ci et pas une autre, et met en jeu les détails qui comptent, faisant valoir l’absence du rapport sexuel. Le film ne présente pas l’amour comme le miracle du traitement de la phobie. Il se termine sur un ratage, de l’insupportable, et laisse le spectateur sur sa faim quant à l’issue.

Le film, primé à la Mostra de Venise en 2000, reçoit le Méliès d’or du film fantastique. Malgré son succès critique il fait un flop commercial. Sur un Chat, Focal Script Chat, Renders constate que son film est trop inclassable pour trouver une place sur le marché.