Corps
  • 20 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Sous le regard du Tailleur, par Stella Harrison
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Freud a deux ans lorsque paraît « L’histoire du Suceur de Pouces »[1].

Deux images de cet ouvrage captiveront Jean toute son enfance. La charge de jouissance restera longtemps fixée sur une scène qui met en jeu la castration de la façon la plus cruelle.

1. La mère va sortir. Son fils, Conrad, doit rester sage

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Et ton pouce, Conrad, surtout, N’en suce plus jamais le bout !

Car le tailleur sans qu’on l’invite, Avec ses ciseaux viendrait vite

Couper tes pouces, les tailler, comme si c’était du papier. 

 

Jean, qui a cinq ans comme Conrad, regarde ce petit suceur de pouces et il s’identifie à lui dans une relation a –a’. Il est subjugué par ces images qui mobilisent l’angoisse de castration. Il est happé par la figure de cet Autre maternel qui guette son enfant plus qu’elle ne le regarde : Conrad n’a, dans son regard, aucune unité. Il est bouts, objets a, détachables comme l’objet phallique.

Il est bras ballants, mains coupables, corps réduit à ses pouces, agents de jouissance orale mauvaise. La mère, engoncée dans son ample robe de crocodile, est clapet, prête à avaler l’enfant bouche-bée et en détresse, comme Jean, ravi par la scène.

2. La maman part et woup ! Et wouche ! Le pouce est déjà dans la bouche.

3. Pourquoi Jean est-il resté captif de ces scènes où le Tailleur…

 

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entre en courant, se jette aux trousses

de l’enfant qui tête ses pouces ;

et clip ! et clap ! en deux morceaux,

Il les coupe avec ses ciseaux,

Avec ses grands ciseaux terribles !

L’enfant pousse des cris horribles.

Il se trouve que Jean était déjà bien tourmenté par la jouissance de l’adulte, énigmatique et sans limite. Ces images effrayantes vont lui permettre de la circonscrire et de la nommer. Il en obtiendra un savoir : le pouce / pénis coupable est dans la bouche, le désir se connecte à la loi. L’image, l’imago des longs ciseaux le poussera à isoler l’angoisse de castration. Elle cadre la jouissance orale qui, interdite alors, devient phallicisée : « n’en suce plus jamais le bout ! »

« Les livres d’enfants et les contes en général […] ont pour objet de couvrir l’angoisse par un objet soumis à la fonction phallique »[2], écrit Marie-Hélène Brousse en 2011, et ceci se vérifie ici : toute la libido du sujet s’est mobilisée sur cette image des pouces coupés par le Tailleur aux longs bras, longs cheveux, longue queue… de pie, qui donnent corps à un réel innommable.

La rencontre avec cette image indélébile engagera l’enfant vers un destin précis : il érigera plus tard cette scène en objet fétiche, en fera la scène du fantasme. Point de salut sans coupe, point d’accès au désir sans érection du Tailleur.


[1] Dr Heinrich Hoffmann (psychiatre, poète, auteur pour enfants) Pierre l’ébouriffé, ou Amusantes histoires et plaisantes images pour enfants de 3 à 6 ans (Francfort, 1858).

[2] Brousse M.-H., « Le loup, le requin et le crocodile », Peurs d’enfants, Travaux récents de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, Paris, Navarin, septembre 2011, p 135.