Souvenirs
  • 22 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le Paravent de l’Enfer, par Marina Lusa
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En 1918, l’écrivain japonais Akutawaga Ryûnosuke rédigea le célèbre Figures infernales[1]. Le récit de ce conte de jeunesse est présenté par son narrateur sous la forme de l’évocation de souvenirs. Les événements qui lui sont attachés se déroulent dans le Japon ancien et ont pour cadre le domaine impérial du Seigneur Horikawa.

Narrés par son serviteur, ces souvenirs pourraient être considérés comme une intrigue courtisane de plus, hormis le fait que le Seigneur Horikawa avait passé commande d’un Paravent des Figures infernales représentant les atrocités de l’Enfer bouddhique. Pour accomplir cette œuvre, Yoshihidé, le plus grand des peintres de l’époque, fut sollicité. Certes, des scènes de l’Enfer, il y en avait diverses. Mais les toiles de Yoshihidé différaient toujours des œuvres de ses collègues. Les peintures de cet artiste de génie mystérieux, irrévérent et sans limites, étaient connues pour leur beauté dérangeante et la puissance évocatrice de leur réalisme. Pour l’Art, Yoshihidé n’avait ni crainte, ni trêve, ni pitié. Il restituait la chose vue à n’importe quel prix ; il lui fallait la rendre plus vraie que vraie.

Pendant tout l’hiver, le maître s’absorba nuit et jour dans la composition du Paravent. Or à la fin de celui-ci, par un inexplicable empêchement, son travail paraissait ne plus avancer. Il sollicita une audience au Seigneur qui la lui accorda sur-le-champ. D’un air dépité, Yoshihidé annonça à Horikawa que le Paravent qu’il lui avait ordonné de faire était à peu près fini. Cependant, il restait à peindre une chose, et cette seule chose, il ne parvenait pas encore à bien la dessiner. « En règle générale, continua-t-il, je ne peux dessiner que ce que j’ai vu de mes yeux. J’ai beau réussir à dessiner ce que je n’ai pas vu, la conviction me fait défaut. »[2]

Ce que Yoshihidé n’arrivait pas encore à dessiner était une ravissante dame de cour assise dans un char surmonté de feuilles de palmier dévoré par les flammes. Ce fut ainsi qu’il demanda au Seigneur de lui accorder la grâce de mettre le feu à un char…

Yoshihidé ne savait pas ce qu’il mettait en mouvement avec sa demande. Quelques jours plus tard, son désir fut satisfait. Le Seigneur fit brûler devant ses yeux un char de feuilles de palmier. Quant à ce qui se cachait à l’intérieur du char, Yoshihidé l’ignorait.

Tout à coup, l’horreur se dévoila. L’innommable surgit. La dame assise dans le char n’était autre que son bien le plus précieux, sa fille unique et bien-aimée. Dans cet instant de voir, saisi par l’effroi qu’inspire le réel, le regard du peintre se fractura. Le plus-de-voir revendiqué par Yoshihidé se mua en un regard impossible à supporter. Le regard, de même que la mort et le soleil, ne peut se regarder en face qu’au prix de la disparition du sujet.

Un mois après cet événement, le Paravent des Figures infernales fut enfin terminé. La nuit suivant l’achèvement de son chef-d’œuvre absolu, Yoshihidé se donna la mort.

Ne pourrait-on pas considérer le plus-à-voir de Yoshihidé comme l’équivalent du pousse-à-jouir scopique du surmoi et son injonction ? « Tu veux voir ? Eh bien, regarde ! » Ceci étant, ce commandement surmoïque, Lacan le spécifie comme impossible à satisfaire.

L’impossible reste impossible.

[1] Akutagawa Ryûnosuke, Rashômon et autres contes, Paris, Gallimard/Unesco, 1965.

[2] Ibid., p. 57.