Faire tache
  • 22 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Les yeux au bout des doigts, Entretien avec Martine Bartholini
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Propos recueillis par Christiane Terrisse

En 1991, une maladie auto-immune invalidant ta vision t’a contrainte à réinventer ta vie.
 Vingt-cinq ans après, peux-tu évoquer les étapes de ce trajet ?


Le diagnostic d’uvéite en 1991 prévoyait la cécité dans un délai de dix ans et bien sûr cette perspective m’a angoissée longtemps. J’ai dû progressivement abandonner mon métier de consultante et en 1992, j’ai repris mon analyse avec un nouvel analyste. Le transfert s’est noué autour d’une citation de L’Art de la guerre de Sun tzu : « l’art suprême de la guerre consiste à dompter son ennemi sans même se battre ».

Dans ta guerre contre la maladie, as-tu appliqué ce principe ?


Oui. Au début j’avais peur de ne plus y voir. Je mettais ça en avant comme si je voulais faire du plus avec du moins. Maintenant, je n’en ai plus rien à faire, ce n’est plus mon propos.
 Mes sculptures jusqu’en 2008 sont non figuratives, érigées, toujours plus grandes, toujours plus hautes : Totem flex, Le Mur du monde, Nues…
 En 2009, après une énième opération je crée Avatars : deux photographies de 100 cm sur 100 cm en noir et blanc, l’une représentant une fenêtre se reflétant sur mon iris, membrane frontière entre intérieur et extérieur ; l’autre, la même fenêtre se reflétant sur une bulle de verre, figuration dans le registre des vanités de l’esprit, du souffle.

La fenêtre, membrane entre l’intérieur et l’extérieur te permet le passage de l’iris à la bulle, de la vision à l’esprit.


En hommage à James Turrell – La Lumière est une substance –, je produis deux pièces lumineuses, Touchée et Troublée, permettant au spectateur de toucher le faisceau lumineux et par son interaction de modifier l’image sur l’écran.

Menacée par le noir, tu apprivoises la lumière !


Ces quatre pièces ont permis le passage de la verticalité à l’horizontalité, de l’objet dressé à l’immatériel. Mais aussi de l’à-peu-près à la minutie : j’ai acquis la précision du geste, de la main, des doigts, de la peau. Par exemple, dernièrement pour réparer la pièce Idole, j’ai fermé les yeux et j’ai retrouvé les gestes pour nouer des liens qui font que la pièce tient.

Tu dois retrouver les gestes mais aussi les objets.


Lors de l’exposition « Dead line » au MAM en 2009, une phrase de l’artiste israélien Eshel Meir, dit Absalon, m’a orientée : « L’habitude sera mon confort ». Les objets toujours à la même place, les mêmes trajets, déplacements… une répétition salutaire.

Comment travailles-tu ?


Au début je lisais des revues, des catalogues, des écrits d’artistes sur la sculpture, la forme. Je constitue de plus en plus de dossiers sur l’histoire de l’art (Georges Didi-Huberman), la philosophie (Bataille, Merleau-Ponty, Jean-Christophe Bailly), la mythologie. Il n’y a que de mots, quasiment pas de dessins préparatoires. 
Chimère est un bon exemple : je n’ai fait que deux croquis après avoir vu lors de l’opéra Don Carlo un Christ suspendu au plafond. Par contre, cela m’a entraînée dans un gros travail de recherche sur le fond – l’hostie profanée, le mystère de Billettes, le corps théologique, l’hostie de Michel Melot, le code de droit canonique, et sur la forme – bestiaire du Moyen Âge, Marginalia, Bestiaire roman… 
Cette crucifixion a pris la forme d’une sirène antique avec des ailes, médiévale avec une queue de poisson et surtout chimère, en référence au monstre et à la femme. Gorgone, Méduse, Argos, Regardée, La Voilette de Méduse, toutes ces œuvres parlent de l’effet du regard.

Comment la matière devient-elle œuvre ?


Dans le temps. Quand une pièce m’envahit, la recherche, les essais, la production sont dans le temps qui devient comme la lumière une substance dont je fais partie. Il ne s’écoule pas, il est. Je travaille le temps avec mes doigts.

C’est l’envers du slogan : « le temps c’est de l’argent ». Tu prends le temps qu’il faut pour la découverte.


Il ne faut pas confondre la carte et le terrain ; moi la carte je ne l’ai pas, alors je suis sur le terrain, j’expérimente. À partir de là, je fais des essais de matériaux, cellophane, encre, papier alu, cocons de vers à soie, hosties, mues de serpent, chambres à air de vélo… des matériaux périssables ou même immatériels : lumière, fumée pour que l’éphémère devienne permanent. C’est la vision d’ensemble qui permet d’aller à l’essentiel tout en sachant que de toute façon cela ne sera pas ça et qu’il faudra se confronter à l’instant T.

Mais quelle est la mesure ?


J’utilise mon corps comme outil et comme mesure. Il ne faut pas que ça me dépasse. Chimère, par exemple, a la même hauteur que moi. Il faut sentir, la vision passe dans la peau et devient gestes, formes, dimensions. La répétition persévérante devient mémoire de mon corps.

Veux-tu dire que tu y vois, quand même !


Je n’ai plus peur de ne plus y voir, j’ai « dompté mon ennemi », je sais que maintenant je peux être vue à travers mes œuvres.

Tu étais une femme regardée et l’absence de vision a fait de toi une « voyante » !


Je pense que grâce à l’analyse, j’ai pu inventer une nouvelle raison de vivre. Ce qui était au départ angoisse et défi est devenu création.

À quel prix ?


Au prix de la souffrance du corps. Ne pas y voir ne fait pas mal mais répéter des gestes précis, insister, défaire, refaire amène contractures, arthrose, douleurs…

Donner à voir, n’est-ce pas aussi une belle résolution, un sinthome réussi ?


Si tu le dis.

La prochaine exposition de Martine Bartholini aura lieu du 16 au 29 novembre 2016 au Bateau-Lavoir 13, Place Emile Goudeau, Paris, 18e.