Stars
  • 22 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un corps vénéré et haï, par Dominique Corpelet
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Dans son hommage à Marguerite Duras, Lacan dit de Lol, le personnage inventé par l’auteure, qu’elle « fait surgir le regard à l’état d’objet pur »[1]. De toutes les guises de l’objet a, le regard serait-il celle qui pourrait surgir dans sa pureté d’objet ? Pourtant, l’objet a est innommable : un vide, un creux, l’objet perdu. Lacan dit aussi que le regard est insaisissable[2]. Eva no duerme, le dernier film de l’argentin Pablo Agüero, tente de saisir un regard.

Eva ne dort pas. Eva veille sur les hommes. Ou eux sur elle. Eva Duarte l’actrice, Eva Perón la femme du président, Evita la femme du peuple, l’idole et la martyre emportée par le cancer à 33 ans. Le film s’intéresse au destin du corps d’Eva Perón après sa mort en 1952. Ce corps qui crève l’écran est le personnage central. De son vivant, Eva savait attiser les foules. On se pressait pour écouter et voir celle qui incarnait la justice sociale et se faisait l’écho des démunis. À sa mort, des files sans fin se forment dans les rues de la capitale pour un dernier hommage. Embaumé, son corps sera enlevé par les militaires, sur la décision du général Aramburu qui, en 1955, renverse Perón. Le corps ne reviendra en Argentine qu’en 1976 pour y trouver son ultime sépulture, sous le regard de l’Amiral Massera qui est ici le narrateur du film. Au destin étrange de ce corps, quatre hommes se trouvent unis : l’embaumeur, le transporteur, le dictateur et le narrateur.

Le corps passe de mains en mains, à commencer par celles de l’embaumeur qui, seul avec la dépouille, exécute son travail d’immortalisation. D’un geste profanateur, il arrache la robe de la défunte et dévoile la blancheur de la chair. Le corps est ensuite enlevé, car la mort d’Eva n’était pas suffisante aux yeux de ses adversaires politiques : les militaires, il leur fallait encore dérober son corps, le conduire loin du pays, le soustraire au regard de ses adorateurs, car Evita était devenue un symbole politique trop dangereux. Le dernier volet du film nous transporte en 1970 : de jeunes Montoneros séquestrent l’ancien dictateur Aramburu. Leur dira-t-il enfin où est Eva ?

Le film, entrelaçant fiction et images d’archives, fait du corps d’Eva le point de mire qui, d’attiser les regards, est en fait le regard. Pablo Agüero, créant des jeux de lumière sur un fond d’obscurité, met le corps au centre de l’image, exposé à la vue de tous. Le spectateur n’en finit pas de voir ce corps qui le regarde depuis le clair-obscur où il est plongé. Le film a quelque chose du rêve, il montre. Le spectateur, à l’instar des foules captives, s’abîme dans la vision d’Eva qui le regarde.

Eva morte continue d’être haïe et vénérée. Elle avait commencé une carrière au cinéma, mais c’est en devenant la femme de Perón qu’elle brillera au point d’éclipser son mari. Morte ou vive, l’idole enflamme les passions. Aurait-elle tout de la star ? La star est un corps qui attise le désir, vérifiant que « nous ne sommes objets du désir que comme corps »[3]. La star met en jeu un regard, non pas le nôtre sur elle, mais le sien sur nous. Il s’agit d’un regard au sens de ce qui nous fascine. Eva est ce corps vénéré qui nous regarde : « On dit que ça vous regarde, de ce qui requiert votre attention. »[4]

Si le regard ne surgit ici pas dans sa pureté d’objet, c’est que cela est, de structure, impossible. Mais le film de Pablo Agüero laisse entrevoir, derrière l’enveloppe séduisante d’Eva, l’existence de quelque chose qui capte le regard. Le regard est de son côté.

[1] Lacan J., Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 195.

[2] Lacan J., Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 79.

[3] Lacan J., Le séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 249.

[4] Lacan J., Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts…, op. cit., p. 194.