Buenos-Aires
  • 22 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un dire vidé du regard, Entretien avec Kuky Mildiner, AE argentine,
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Kuky Mildiner, ae argentine en exercice depuis avril 2015, nous propose un parcours allant de la construction du fantasme au trauma et du trauma au sinthome. Un parcours dans lequel l’objet regard et l’objet voix apparaissent noués jusqu’à la fin, tout en aboutissant à un silence vidé du regard et à un dire qui devient contingent.

Dans un de tes témoignages, tu dis quelque chose qui me plaît beaucoup : « Le silence vidé du regard prend à chaque fois une nouvelle valeur, quelquefois une valeur érotique, quelquefois une valeur de parole, quelquefois cela renvoie aussi au silence de l’analyste. « Ci-mi-no » contourne un silence vide, là où l’Autre devient Hétéro. » Je commence par la fin qui arrive au point suivant : « Le silence vidé du regard », lequel, dis-tu, donne lieu à l’Hétéro. Cependant, le chemin qui t’a menée jusque-là était long. Tu situes, d’abord, la construction du fantasme : « Si je parle, on me tue. »

Oui, « la petite fille du secret » a été le nom de la jouissance que j’ai trouvé au début de ma dernière analyse : je découpais une bouche fermée face au regard de l’Autre. Dans ma première analyse, je l’avais appelée : « la petite boîte de cristal ». Ma manière de me nouer à l’Autre, c’était en me donnant à voir d’un bon œil, je parlais de ce que je connaissais, toujours en m’efforçant de masquer mon secret. Dans l’analyse, j’ai cité le Séminaire x. Je l’ai fait en français et il est alors apparu une équivoque donnant lieu à l’indicible : « fermer la bouche »[1]. C’est comme ça qu’a surgi : « se faire [la] muette ». Dans le silence, je fais la muette face au regard de l’autre. Lacan dit, dans le Séminaire xi, que « l’inconscient est une béance à travers laquelle la névrose se raccorde à un réel »[2]. Dans l’équivoque, là où dans la névrose je tentais de me donner à voir d’un bon œil, il est apparu quelque chose du réel dans mon silence.

Le silence semblerait être la forme par laquelle l’objet voix apparaît dans ton cas. Peut-on dire que cette équivoque est un premier pas vers la séparation d’avec l’objet, une première localisation de l’objet voix ?

Oui, il y a un premier vidage lorsque quelque chose du réel du silence émerge. Du coup, je commence à parler trop.

Longtemps après, le signifiant « clandestine » apparaît…

« Clandestine » surgît lors d’un rêve écrit sur le sable. C’était le S1 que l’inconscient a craché en français, la langue de l’analyste. Ce S1 signe mon mode symptomatique de jouissance.

Et après, le trauma…

Oui, le silence de l’analyste se loge dans la séance et là apparaît l’angoisse, comme phénomène de corps : manque d’air, « les poumons remplis », c’est comme ça que je le disais. À ce moment-là, il y a un point de séparation maximale entre le corps et le langage. Au milieu de cette désolation, le souvenir d’un récit de la première année de ma vie a trouvé un endroit précis. C’est celui qui se réfère à une bronchite à répétition lors de mes six mois (d’après le roman familial), ce qui a conduit à une consultation chez un pédiatre qualifié, lequel a indiqué comme solution de sortir l’enfant une fois par jour pour faire une promenade en plein air. L’intervention de l’analyste a été de nommer cela comme ce qui a fait trauma.

Il semblerait que le passage par le trauma a permis d’arriver au silence vidé du regard, c’est-à-dire la chute de l’objet et au « Ci-mi-no », lettre du sinthome.

« Ci-mi-no », ces mots qui restent écrits sur la fin d’un rêve, à la façon d’un oxymoron, c’est un signifiant qui n’était pas sur la liste des noms qui, comme des perles, se sont extraits de l’analyse. Il s’ajoute à elle et la traverse. C’est un signifiant réel qui indique une nouvelle alliance avec la jouissance.

Ton parcours rend compte, à mon sens, d’une logique dans laquelle on va de la localisation du réel du silence à travers l’équivoque jusqu’au logement de ce silence dans la séance avec le silence de l’analyste. Après, le trou à partir de la localisation du trauma et enfin le vide, la cession de l’objet, la séparation qui donne lieu au sinthome permettant au silence de devenir contingent.

Oui, c’est intéressant de le poser comme ça.

« La petite fille du secret », « Clandestine », « Ci-mi-no » seraient des noms différents qui vont surgir tout au long de ton analyse. Ce sont des noms qui vont vers un vide de signification… jusqu’à arriver au « Ci-mi-no ».

« Ci-mi-no » est un nom éloigné de n’importe quelle signification. Autrement dit, c’est un bord entre la signification et la jouissance sans limite. Lettre, bord du semblant. J’aime beaucoup ce que Lacan dit dans le Séminaire xxiv[3], lors de la leçon du 16 novembre. Il commence tout en s’interrogeant : « À quoi s’identifie-t-on à la fin d’une analyse ? » et il conclut en proposant qu’il s’agit de l’identification au symptôme, non pas sans une « certaine distance ». Ça m’intéresse l’idée de « distance » du symptôme propre. Je dirais que le silence vidé du regard permet de localiser le point de vue propre, une énonciation qui, à la fin de l’analyse, est un dire autrement.

Le silence se vide du regard. L’Autre devient Hétéro. Et le dire, contingent, « parfois oui, parfois non », « Ci-Mi-No »… Merci beaucoup Kuky, c’était un plaisir !

Merci à toi !

Traduction : Alexandra Escobar

Relecture : Laurent Dumoulin

[1] Expression qui figure en français dans le texte original en espagnol.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 25.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre » (1976-1977), inédit.