Danse
  • 27 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Chorégraphie(s), par Jeanne Joucla
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Un tableau de Cézanne intitulé La lutte d’amour met en scène, dans un décor bucolique, les corps dénudés de quatre couples dont on aurait peine à dire s’ils luttent ou s’ils dansent.

Il semblerait que Matisse, quelques années plus tard, « réponde » à une certaine rudesse champêtre des corps à corps du tableau de Cézanne, en mettant au premier plan dans son tableau intitulé  La danse, l’harmonie et la fluidité du mouvement.

Ces deux peintres-chorégraphes, sur le motif ou à l’atelier, chacun dans leur style, mirent tour à tour en couleur et en lumière sur la toile, des corps qui s’affrontent ou se subliment, des corps qui luttent ou échappent à la pesanteur.

Jacques Doillon, cinéaste, a pu souligner l’importance du tableau de Cézanne dans la gestation de son film Mes séances de lutte. Sur sa toile à lui, celle de l’écran de cinéma, ce qui se donne à voir est en effet une chorégraphie portée de « haute lutte » par la prestation incroyable de deux comédiens, Sara Forestier et James Thierrée.

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On sait que les comédiens sont toujours la matière première de chacun des films de Doillon, une quarantaine de films dit-on, mais d’habitude ils le sont par la grâce des dialogues. Ici, dans Mes séances de lutte, la présence des corps le dispute à celle du langage et gagne haut la main !

Doillon, ici, fait parler ses comédiens « avec leurs corps ». Avec. Comme dans le tableau de Cézanne, « Elle » et « Lui » en effet s’affrontent, se cherchent, se défient, se flairent, se rapprochent, s’enlacent, se mettent littéralement au tapis dans des corps à corps toujours renouvelés, très écrits, violents, audacieux, érotiques… mais aussi, comme dans La danse de Matisse, il arrive que ces corps, admirablement photographiés et sculptés par la lumière, se transcendent et échappent à leur pauvre enveloppe de chair.

Si l’étymologie grecque de chorégraphie la décompose en khoreía (chœur) et graphế (écriture), amusons-nous ici à l’écrire autrement – corps-et-graphie – pour autant que ce qui nous regarde et a tant d’effets sur nous, devant les tableaux de Cézanne ou de Matisse ou devant l’écran de cinéma, c’est, entre autres, ce que l’artiste réussit à attraper du mouvement des corps, là où Doillon, cinéaste « aux mains nues » selon l’expression d’Alain Bergala, aime à y saisir la « traduction de mouvements intérieurs ».