Scandale
  • 27 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Un escargot scandaleux, par Marie-Agnès Macaire-Ochoa
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L’Italie, les églises, les musées, et bien d’autres lieux regorgent de tableaux représentant l’Annonciation. Nombreux sont ceux qui, fascinés, les recherchent passionnément. Que cherchent-ils ?  La cause est certainement singulière à chacun.

Le livre de Daniel Arasse, On n’y voit rien[1], s’ouvre sur le commentaire passionnant d’une Annonciation avec ce titre dont on ne peut que se souvenir à l’heure des 46èmes Journées de l’ECF : « Le regard de l’escargot ». Il s’agit d’un tableau de Francesco del Cossa, peintre italien de l’école de Ferrare, né en 1430 à Ferrare, mort en 1477 à Bologne. Ce tableau se trouve au musée de Dresde, palais Swinger, à la Gemäldegalerie Alte Meister.

L’incongru d’un escargot, « ce baveux [qui] fait plutôt désordre »[2] , situé au premier plan de cette peinture représentant l’ange et la vierge, pourrait paraître scandaleux à qui vénère ces œuvres religieuses. Pourtant personne n’a trouvé à y redire, alors qu’une fois vu, cet animal nous saute aux yeux, nous en met plein la vue.

Qu’en dit Daniel Arasse ? Il nous invite à considérer le lieu de l’escargot : au bord du tableau. D’abord, il s’intéresse aux lignes de perspectives de cette peinture. En effet, l’ange et Marie sont séparés par une colonne, figure de la divinité, qui signifie la présence de Dieu. Il distingue une géométrie alignant deux lignes, l’une sur un axe allant de Gabriel à Marie, l’autre sur un axe qui lierait l’escargot à un élément situé dans la profondeur en haut du tableau, d’où l’idée que « l’escargot est sur terre l’équivalent de Dieu dans le ciel. »[3]  Or, on ne trouve aucune référence à un escargot-dieu dans les textes chrétiens.

macaire

Cette question le poursuivait tant, qu’une autre interprétation lui vint. Celle-ci nous concerne plus : et si cet escargot était un appel du peintre au regard du spectateur, « une question qu’il posait au bord du tableau à celles et à ceux qui le regardaient et qui pendant des siècles le regarderaient ? »[4]. Du coup, sa vision de l’escargot s’est modifiée, il est devenu énorme, beaucoup plus gros que le pied de l’ange, un animal disproportionné, monstrueux. D’où l’évidence que cette bête n’était pas dans le tableau mais sur le tableau, sur son bord, à la limite. C’est là le lieu de l’escargot. Daniel Arasse cite alors Louis Marin commentant un tableau de Filippo Lippi, à propos d’un vase placé dans les mêmes conditions : « Placé entre la limite extrême de l’espace représenté dans le panneau et le bord ultime de l’espace de présentation d’où il est regardé, “il signe, il remarque”, le lieu de “l’échange invisible entre le regard du spectateur et le tableau” »[5]. Il signale le lieu d’entrée du regard dans le tableau.

Fort de cette trouvaille, Daniel Arasse se rend au musée de Dresde et, ô surprise : l’escargot n’est pas gros, il est normal, c’est la Vierge qui est petite, l’étude du tableau révèle qu’il est totalement inconstructible, que Francesco del Cossa a voulu feindre une profondeur derrière les personnages. Il a construit une scène pour transformer en scène la rencontre de Dieu et de sa créature.

Donc l’escargot nous montre qu’il ne faut pas nous laisser prendre à l’illusion de ce que nous voyons, ne pas y croire. Un tableau n’est qu’une représentation, inadéquate avec l’événement qu’elle représente. Ainsi, la colombe représentant l’esprit-saint est minuscule, Dieu est réduit à une figure lointaine.

L’école de Ferrare formait les peintres à cette pratique, celle de l’invisible venu dans la vision. L’invisible, ici ce serait  l’incarnation.

L’anomalie de l’escargot au bord de la perspective nous fait signe ; elle appelle à une conversion du regard et laisse entendre : « Vous ne voyez rien dans ce que vous regardez »[6].

En plus, les gastéropodes n’y voient rien, ajoute Daniel Arasse, et Francesco del Cossa a  fait de l’escargot un regard aveugle, alors qu’il n’avait pas connaissance de la cécité de ces animaux.

La présence de cet escargot fait tache, ne serait ce que par son incongruité dans ce tableau. Une tache qui, comme toute tache, appelle le regard. Mais nous regarde t-elle ? Une tache dans une beauté affichée. Une tache blasphématoire en quelque sorte qui, à première vue, détruit le sens et la jouissance du contenu religieux du tableau. Qu’est ce que ce tableau qui se moque de l’histoire, qui incite le spectateur à ne pas croire ce qu’il voit ?

Reste l’invisible, et le génie d’un peintre qui sait manier le regard transformant la vision en énigme à l’aide d’un escargot, bête aveugle aux grands yeux, qui sollicite notre regard afin que nous entendions de « l’invisible dans la vision ». L’invisible, ne serait ce pas le rapport sexuel que la tache vient faire consister en obturant le manque, autre interprétation de l’escargot scandaleux ?


[1] Daniel Arasse, On n’y voit rien, descriptions, Folio essais, 2003, p. 31-56.

[2] Ibid., p. 31

[3] Ibid., p. 38

[4] Ibid., P. 41

[5] Ibid., p. 44

[6] Daniel Arasse, On n’y voit rien, Descriptions, Folio essais, 2003, p. 55.