Politique
  • 29 septembre 2016
  • - Commentaires fermés sur Le président, le candidat, et le juge, par Luc Garcia.
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– Je suis obligé de dire les conditions dans lesquelles vous avez renvoyé en Iran Gordji après m’avoir expliqué à moi, dans mon bureau, que son dossier était écrasant ! […]

[…] Mais est-ce que vous pouvez dire, Monsieur Mitterrand, en me regardant dans les yeux, que je vous ai dit que Gordji[1] était coupable de complicité ou d’actions dans les actes précédents ? […] Pouvez-vous vraiment contester ma version des choses en me regardant dans les yeux ?

– Dans les yeux, je la conteste ! […] Nous pensions qu’il était l’un des inspirateurs du terrorisme de la fin 1946.

Désarmé, Chirac fit appel au regard pour faire plier Mitterrand qui, ce jour-là, mentait. À la télévision, ne reste plus que cela : le regard. Au regard télévisuel, du dit téléspectateur, vient faire écho ce que Jacques-Alain Miller appelle une conséquence inconsciente de l’appareil télévisuel, « de démontrer que la honte est morte » [2].

Chirac interpelle par le regard Mitterrand devant l’opinion, le menace d’un miroir qui le ferait rougir puis trébucher. Mais l’instrument de la menace n’est de fait pas adapté, pas plus que la visée ne l’est : alors qu’il venait de faire référence à l’alcôve fermée de son bureau en rapportant d’hypothétiques propos de Chirac, Mitterrand a déjà pris la poudre d’escampette avec la vérité. La mise à distance des mots, de leur sens, du symbolique donc, était déjà géographique : Mitterrand était loin, très loin devant, à l’angle de la rue Saint-Honoré que Chirac convoitait.

Chirac tente un retournement mais s’enferme dans l’objet regard qui génère une topologie dont il ne peut pas sortir et se cogne contre les miroirs de la scène. Si la caméra qui filmait Mitterrand soutenait son mensonge, l’interpellation de Chirac va lui permettre de le répéter. Et de nous gratifier d’un lapsus que personne ne va relever sur le plateau, pas plus qu’en dehors d’ailleurs : le terrorisme de la fin 1946[3]. Une grande époque chez Mitterrand, pourtant. Le silence assourdissant devant ce lapsus en dit long sur la congélation de la parole qui n’a alors plus aucune portée signifiante particulière. Chirac a voulu chercher la honte via l’image, il se rend prisonnier de la lumière qu’il a voulu braquer sur le fossoyeur des fausses confidences. « Le regard est cet objet perdu et soudain retrouvé, dans la conflagration de la honte, par l’introduction de l’autre » rapporte Lacan [4]. L’os, ici, c’est la honte, la honte à la télévision. Retour case départ, Chirac avait perdu, il n’est ni autre ni rien, il avait peut-être honte d’être là, mais n’a rien pu en faire. Ce sont les autres, au dehors, qui vont s’occuper de ladite conflagration de la honte.

Une fois l’écran éteint, l’extradition de Gordji faute de preuve passait pour une connivence du juge au service du politique. Les caméras de l’opinion se sont délestées pour se diriger sur le juge Boulouque, en charge de l’instruction. Un instant de politique fiction fait songer que le dénouement de cette affaire n’aurait pas été le même si Chirac avait aussi coulé le juge devant l’écran pour mentir à son tour. Il aurait laissé une porte ouverte pour la vérité. Mais comme désormais il faisait appel au regard, certains, nombreux, ont regardé la scène comme on regarde imprudemment une éclipse : ça brille moins mais ça brûle quand même.

Le juge, lui, seul, a subi la honte en silence d’une compromission mécaniquement reportée sur sa fonction réduite à sa pure fiction : les images tournaient en circuit fermé. Le juge sortant de son appartement, de son auto, de son bureau, marchant en ville, arrivant au gala des magistrats bien habillé. Du regard au ricanement, chez certains, le pas fut simple à franchir. Le procédé est aujourd’hui commun avec les chaines d’info en continu.

Pourtant, le juge n’avait eu de cesse de dire à tous les étages que le dossier Gordji était vide. Il se sentait tenu à l’instruction et au droit. Alors, la leçon subsiste : l’efficience d’un calcul ne vaut pas par sa mise symbolique mais se tient d’une image donnée. L’habit, évidemment, fait le moine. Faire appel au regard ou faire appel au portier de nuit comme témoin de moralité, c’est du pareil au même. C’est diluer la honte dans l’appel. C’est favoriser le voyeurisme en retour. Comme Lacan le mentionne bien dans cette même phrase ; du regard et de la honte, c’est la honte qui est première pour être liée au regard. L’opinion a pris la question de la honte pour elle, et les mois ont passé à moquer le juge.

La position du juge imprimera une désolation unanime devant la probité de l’homme de loi, ce que le juge Boulouque était : honnête et courageux, il s’attelait consciencieusement à ses dossiers d’instruction terroriste dans ces années-là, qui n’étaient pas faciles à Paris. Mais il a eu des soucis, ensuite, fut mis en examen, sommé, en quelque sorte, de devoir s’expliquer, les yeux dans les yeux de son administration de tutelle, qui fit mine de ne pas comprendre. Et des journaux, qui firent mine de ne pas comprendre non plus. Et des syndicats, qui firent mine aussi de ne pas comprendre. Et des dessinateurs, qui firent mine encore de ne pas comprendre (Plantu, homme d’esprit gouvernemental, avait dessiné Gordji dans le bureau du juge, grimé pour l’occasion en voyagiste qui offrait des billets pour l’Iran).

Mitterrand s’est tenu à l’écran, il avait compris le fonctionnement de cet appareil dont il n’était pas familier, paraît-il. Chirac s’est tenu au regard de Mitterrand dont le culot le fascinait. Il semble dire ici à Mitterrand : il vous suffit de me regarder pour avouer votre jeu. En somme, Chirac rêve de faire pareil et regrette de dégainer dans l’après-coup. Et Mitterrand lui répond : ce n’est pas à vous que je parle mais à ceux qui me croiront en me regardant.

Le juge, lui, a eu honte, honte de lui, et a sorti un soir de décembre 1990 son revolver de service, et s’est tiré une balle.

[1] Dans le cadre de son enquête sur la série d’attentats de 1985-1986 à Paris, le juge d’instruction antiterroriste Gilles Boulouque souhaitait entendre Wahid Gordji, traducteur à l’ambassade d’Iran, suspecté de détenir des éléments importants pour l’élucidation des actes terroristes de ces années-là. Cependant, le dossier concernant une éventuelle complicité de Gordji était mince. C’est au titre de témoin que le juge souhaitait l’interroger. Gordji est resté cloitré dans l’ambassade d’Iran à Paris, déclenchant des réprimandes de l’Iran contre l’ambassade de France à Téhéran. Montée en épingle, échappant en cela aux objectifs juridiques du juge, l’audition de Gordji a servi de monnaie d’échange politique, tant en France entre Chirac et Mitterrand qu’entre les autorités iraniennes et françaises.

[2] Miller J.-A., « Note sur la honte », (2003), La Cause freudienne, n° 54, juin 2003, p. 10

[3] François Mitterrand entamera en 1946 de patientes démarches pour fédérer plusieurs mouvements d’anciens combattants et de prisonniers de la Seconde Guerre mondiale, formant un réseau précieux, de longues années durant, jusqu’à l’Elysée et après. Cette démarche permettra également le blanchissement de quelques mouvements et acteurs collaborationnistes. Ce fut une première rampe de lancement pour la IVe République qui verra l’exclusion de de Gaulle du pouvoir jusqu’en 1958. De Gaulle et Mitterrand étaient, à cette époque-là, déjà en mauvais termes.

[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 166